Silhouette imposante, cheveux gris, petit siège pliable vissé au bord de la piste. Depuis plus de quarante ans, Dirk Caremans regarde le monde équestre droit dans l’objectif. Il a tout vu, tout photographié ou presque. L’argentique, le noir et blanc, l’arrivée du numérique, les Jeux olympiques, les chutes, les larmes, les gestes tendres. Rencontre avec une figure à part, qui préfère l’émotion à la rafale et la conscience au buzz.
Une enfance dans les bains révélateurs
Avant les paddocks, il y a l’odeur des produits chimiques. Avant les obstacles, une chambre noire familiale.
Dirk Caremans a sept ans quand il développe déjà des photos avec son père, photographe amateur. La photo n’est pas un métier, c’est un terrain de jeu.
Les chevaux arrivent plus tard, presque par ricochet. Son ex-femme monte à cheval, fait du dressage. Dirk suit. Le voilà plongé dans les écuries de Mieke Lunskens, référence belge de l’époque avec Abner. On est à la fin des années 1980. L’ère d’Arlette Holsters, d’une génération qui a posé les bases du dressage belge moderne.
La rencontre qui fait basculer
Un concours où son ex femme groom Lunskens. Un hall. Une tête connue.
Son ancien professeur, Ludo Van Bouwel, par ailleurs pionnier du journalisme équestre belge, probablement l’homme qui possède également le plus d’archives au monde sur le sujet.
— « Qu’est-ce que tu fais ici ? »
— « Je pourrais vous poser la même question, monsieur. »
Rires. Et une invitation :
« Tu fais des photos ? On ne doit pas rester seulement dans le dressage, viens avec moi au jumping. »
Nous sommes à Hoogboom, près d’Anvers, sur un concours organisé alors par Stanny Van Paesschen. Dirk découvre le saut d’obstacles. Il ne le sait pas encore, mais il vient de signer pour quarante ans.
« C’est comme ça que j’ai commencer à travailler pour Ruiter Magazine, avec Mark Wentein. Après il a commencé Hippo Revue et on l’a tous suivi dans ce projet. »

Comptable le jour, photographe le week-end
À l’époque, Dirk ne vit pas de la photo. Il travaille dans la comptabilité d’une grande usine de cuivre et d’aluminium. Un boulot lourd, sous pression permanente : les prix changent deux fois par jour à Londres, chaque camion doit être facturé immédiatement.
Il gère aussi les emballages, les matières premières, les entrées et sorties. Beaucoup d’heures supplémentaires. Un seul objectif : libérer ses week-ends pour les concours.
Puis, en 1994, la partie cuivre ferme. Tout est démonté, emballé, envoyé vers l’Allemagne de l’Est. Dirk se retrouve sans emploi. Avec une indemnité correcte. Et une décision.
« Ok, maintenant j’essaie. On verra si je peux en vivre. »
Le 1er janvier 1994, il devient photographe à plein temps. Il achète du matériel. Les clients suivent. Sans démarchage. Naturellement. Trente ans plus tard, certains sont toujours là.
36 vues, pas une de plus
À ses débuts, tout est en noir et blanc. La couleur est rare, chère, presque un luxe.
Dirk développe ses films lui-même. Il maîtrise la chambre noire comme un artisan.
« Quand la couleur est arrivée, j’ai continué à développer mes films moi-même pendant un temps, mais je ne faisais plus les tirages couleur moi-même : c’était trop lourd à gérer, et techniquement plus compliqué que le noir et blanc.
Alors j’ai choisi un labo pro, et je travaille encore avec eux aujourd’hui, plus de 35 ans après. C’est un labo super professionnel, ils font des tirages pour des musées, ce genre de choses. Ils sont vraiment au top en termes de qualité. Beaucoup de labos ont disparu entre-temps, mais eux tiennent toujours. »
Pas d’autofocus. Tout est manuel.
Il faut déclencher au bon moment, juste au-dessus de l’obstacle, avec le cheval net. Pas de rafale. 36 photos par film. Chaque déclenchement coûte de l’argent.
Aujourd’hui, il peut rentrer d’Aix-la-Chapelle avec 60 000 images shootées sur une semaine. À l’époque, on rentrait avec des choix. Et des regrets parfois.

Des millions de photos… et encore l’envie
Des millions de clichés. Probablement.
Dirk a photographié depuis les toits à Genève pour capter l’attelage d’en haut. Il est allé dans l’eau à Waregem. Il a shooté sur une voiture avec Félix-Marie Brasseur,…
Il le dit avec modestie :
« Je pense que j’ai presque tout fait. Aujourd’hui, c’est moins « fou » qu’avant : on devient aussi un peu plus prudent avec l’âge, on fait moins de bêtises pour une photo. »
L’âge a freiné l’inconscience pour une photo. Mais l’œil est toujours là.
Le cheval d’abord. Toujours.
Une bonne photo, pour lui, commence par la netteté. La qualité technique est non négociable.
Ensuite, c’est clair : le cheval passe avant tout.
« Je ne suis pas responsable de la façon dont le cavalier monte. Mais je veux que le cheval soit beau. »
Il sourit en évoquant Stanny Van Paesschen, dont la tête disparaissait souvent derrière l’encolure. Pas simple à photographier.

Ce que Dirk cherche surtout, c’est l’émotion. Un regard. Une caresse. Un instant vrai.
« Moi, j’aime beaucoup l’émotion dans la photo. C’est ce que je cherche toujours, en plus du travail « normal » pour les magazines, la photo de sport classique, bien cadrée, pour illustrer un résultat.
Pour le reste, j’aime les émotions : que ce soit les cavaliers sur leur cheval ou pas, ou les chevaux eux-mêmes. Il y a toujours quelque chose de spécial dans l’expression, un regard, un geste, un moment.
Il faut que la photo me touche moi-même. Si elle me touche, je sais qu’elle a une chance de toucher les autres. Si elle ne me plaît pas, je ne la publie pas dans la base de donnée. »
La photo qui résume toute une carrière
S’il faut en choisir une, il n’hésite pas.
La photo primée par une caméra d’argent à Aix-la-Chapelle en 2013: Helen Langehanenberg penchée sur son cheval, Damon Hill, qui l’embrasse sur l’encolure après sa reprise en finale de Coupe du monde à Göteborg en 2013, . Une image d’intimité absolue.

Des années plus tard, cette photo est exposée dans l’espace VIP du CHIO d’Aix-la-Chapelle. Dirk voit Helen s’arrêter devant.
Il lui glisse : « C’est gentil de regarder la photo. »
Elle répond : « Je la trouve si belle. »
Il n’en faut pas plus.
C’est ça qui fait que 30 ans après, on se souvient d’une photo, l’émotion.
« Tu as des cavaliers qui sont un peu plus âgés maintenant, et quand ils voient leurs photos du « Moyen-Âge » je dis toujours. Tu vois l’émotion sur leur visage. Rien que pour ça, ça vaut la peine.
Les photos dans mes livres sont choisies pour ça :
quand le cavalier regarde une photo et peut dire : « Ah oui, c’était vraiment comme ça. » La photo ravive l’émotion du moment. Quand tu réussis à faire ça, tu as réussi ta photo. »

Ce qu’il refuse de vendre
Dirk a une ligne rouge.
Une chute peut être montrée uniquement si l’on peut prouver que le cheval et le cavalier vont bien après. Sinon, non.
Hickstead à Vérone ? Il n’y était pas. Mais il sait qu’il n’aurait jamais publié ces images.
À Leipzig, lors de la finale Coupe du monde, après la grave chute de Marc Van Dijck avec Goliath, il garde ses photos. Un confrère néerlandais les vend via une agence de presse. Tous les journaux les publient.
Marc lui demandera plus tard :
« Pourquoi tu as vendu ces photos ? »
« Ce n’était pas moi. »
Il a perdu de l’argent. Pas sa conscience.

Réseaux sociaux : la banalisation de l’image
« Avant, on imprimait sur papier. C’était plus beau que maintenant, à mon avis. Aujourd’hui, 80 % des photos sont pour Internet. Les gens regardent une fois, et puis c’est fini. »
Pour Dirk, les réseaux ont changé la donne. Et pas forcément pour le mieux.
Photo gratuite, qualité moyenne, satisfaction immédiate.
« Je pense que ça a diminué l’importance accordée à la qualité des photos. Les cavaliers se contentent souvent d’une photo gratuite, même si elle est mauvaise, plutôt que de payer pour une bonne image. Financièrement, ça a changé tout le métier. »
Beaucoup se lancent sans formation, sans culture visuelle. Ce n’est bon ni pour la photo, ni pour l’image du sport.
Toutes les disciplines, sinon rien
Jumping, dressage, complet, attelage, élevage, même les courses.
Dirk a toujours refusé de se spécialiser. Chaque discipline est un monde à part, avec ses codes, ses émotions.
Et s’il ne devait garder qu’un concours ?
Aix-la-Chapelle. L’adieu aux cavaliers, les mouchoirs blancs agités.
« Rien que d’y penser, j’ai encore des frissons. »
Et quand il s’arrêtera…
Il aimerait qu’on dise une chose simple de ses photos:
« Qu’elles ont fait plaisir aux gens… »

Neuf Jeux olympiques. Des archives immenses. Une mémoire du sport.
Il espère qu’elles seront préservées. Parce que le sport passe. Les images, elles, racontent.
(Photo cover © Sharon Vandeput)