Elle devait aller aux Jeux olympiques. Deux fois. Elle n’y est jamais allée. À Moscou en 1980, la politique internationale lui barre la route. Quatre ans plus tard, Los Angeles s’éloigne à son tour. De ces rendez-vous manqués, Anne d’Ieteren aurait pu garder une rancœur bien rangée au fond d’un tiroir. Elle en a plutôt fait un programme de vie : écouter les athlètes, défendre ceux dont on décide parfois du sort sans même les consulter, puis construire presque de zéro le para-dressage belge. Six fois championne de Belgique avec Juroto, dirigeante olympique, pionnière du mouvement paralympique et désormais baronne, elle raconte une vie où le cheval a souvent servi de boussole. Et où tomber n’a jamais vraiment signifié s’arrêter.

D’abord, il fallait rentrer le foin
Avant les honneurs, les conseils d’administration, les médailles paralympiques et le titre de baronne, il y avait une ferme derrière la maison de campagne, à Grimbergen.
Anne d’Ieteren et son frère y donnent un coup de main. On conduit les tracteurs, on rentre la paille et le foin. Et après seulement, on monte à cheval.
« C’était un peu la récompense. »

Pas encore de plan de carrière. Encore moins de Jeux olympiques griffonnés dans un cahier d’écolière. Le cheval est un sport parmi d’autres occupations dans une enfance qui en compte beaucoup : natation, athlétisme, tennis, ski, guitare classique… La jeune Anne touche à tout. Quand le mercredi devient jour de congé scolaire, elle enfourche même son vélo de Schaerbeek à Grimbergen pour aller monter, avant de refaire le trajet dans l’autre sens.
Le Tour des Flandres avec une reprise de dressage au milieu, en quelque sorte.
Peu à peu, les autres disciplines disparaissent. Le cheval, lui, reste.
Et il reste pour une raison plus profonde que les classements.
Anne a onze ans lorsque son père meurt. Dans cette période-là, l’équitation devient autre chose qu’un loisir.
« Le cheval m’a beaucoup aidée psychologiquement. »
Elle en retient surtout une idée qui ne la quittera plus : monter n’est pas conduire une machine. « Ce n’est pas vous qui êtes sur le cheval et qui conduisez une moto. C’est une collaboration intime entre le cheval et vous. »

La comparaison avec les moteurs n’est d’ailleurs pas totalement innocente chez une d’Ieteren. Elle fera même un peu de compétition automobile. Mais sa grande histoire sportive aura quatre jambes.
Et un nom : Juroto.
Juroto, le cheval qui ne voulait plus sauter
Juroto n’était pas destiné au dressage. Encore moins à devenir le cheval d’une vie.
Lorsqu’Anne d’Ieteren le découvre, elle le regarde d’abord comme un cheval d’obstacle. Mauvaise pioche. Il est beaucoup trop fort pour elle et « l’arrache » devant les obstacles. Elle renonce.
Puis l’intermédiaire revient vers elle. Le cheval ne saute pratiquement plus. Il ne vaut plus grand-chose. Derrière ce refus, Anne découvre un animal abîmé, physiquement et mentalement.
« Il avait un muscle déchiré, une oreille cassée. Il avait été un peu maltraité pour sauter. »
Alors on recommence.
Pas en forçant. En reconstruisant.
La confiance d’abord, le dressage ensuite.
Alors elle reprend tout. Lentement. Elle soigne, rassure, travaille. Juroto abandonne les barres et découvre le dressage. Le pari improbable commence à ressembler à une bonne idée.
Une quatrième place au Championnat de Belgique attire l’œil du président de la Fédération, qui veut l’envoyer à Aix-la-CHapelle. Anne hésite. Avec les pourcentages qu’elle obtient alors, elle redoute surtout de traverser la frontière pour revenir avec un 56 ou un 57 % sous le bras. La Fédération insiste et l’inscrit. À Aachen, Juroto et elle franchissent les 60 % et se classent dans toutes leurs épreuves.
Le doute commence sérieusement à quitter le camp.

Avec Juroto, Anne d’Ieteren décroche ensuite six titres consécutifs de champions de Belgique, de 1977 à 1982, et atteint le niveau international.
Mais le meilleur résumé de leur relation n’est peut-être pas inscrit sur un palmarès.
Lors d’un championnat d’Europe au Laxenbourg, en Autriche, Anne se trompe de chemin pour rejoindre le terrain d’entraînement. Elle finit devant un minuscule pont qui surplombe une cascade. Problème : elle a le vertige.
Il faut pourtant passer.
Alors elle parle à Juroto.
« Écoute, mon vieux, je ferme les yeux et toi, tu me guides. »
Elle lâche les rênes, met des jambes et ferme les yeux.
Juroto traverse.
On peut appeler cela de la confiance. Dans le langage des chevaux, c’est probablement quelque chose d’un peu plus compliqué.

Moscou, la plaie qui ne s’est jamais refermée
En 1980, Anne d’Ieteren est prête.
Juroto aussi.
Le couple figure sur la liste olympique depuis 1978 et obtient sa sélection pour les Jeux de Moscou. Anne a mis une partie de sa carrière professionnelle entre parenthèses et est partie s’entraîner en Allemagne. L’objectif n’est plus un rêve vague : il est là, à portée d’étrier.
Puis la politique entre dans le manège.
Dans le contexte du boycott des Jeux de Moscou, la Fédération royale belge des sports équestres décide finalement de ne pas envoyer ses cavaliers. Le COIB était pourtant disposé à soutenir son départ.
Quarante-six ans plus tard, inutile de chercher très longtemps la cicatrice.
« Je ne l’ai pas digéré. Je ne le digérerai jamais. »
Ce qu’elle pleure encore n’est pas seulement l’absence d’une cérémonie d’ouverture ou de cinq anneaux sur une photo. C’est le sentiment d’avoir été dépossédée d’un moment sportif qui lui appartenait.
« Le cheval était au summum de sa forme. Il méritait d’y aller. On méritait d’y aller. »
Mais il y a pire.
Anne est alors en Allemagne. La Fédération lui a promis de la tenir informée des discussions. Dans la petite pension où elle loge, tout le monde attend avec elle le coup de téléphone.
Le téléphone ne sonne pas.
Le lendemain matin, la nouvelle tombe par l’intermédiaire d’une secrétaire : elle n’ira pas aux Jeux.
Personne ne lui a demandé son avis.
« On m’a volé quelque chose ? Franchement, oui. »
La réponse claque encore.
1984 : chez le coiffeur plutôt qu’à Los Angeles
On pourrait croire que le scénario ne se joue qu’une fois dans une vie.
Raté.
Anne continue. Le COIB l’encourage à préparer Los Angeles 1984. Elle repart travailler en Allemagne. Elle figure dans la présélection olympique.
Mais le deuxième départ n’aura pas davantage lieu.
Cette fois, les tensions sont belges et communautaires. Selon le récit qu’elle nous livre aujourd’hui, les arbitrages entre fédérations et disciplines lui ferment une nouvelle fois la porte.
Deux olympiades. Deux préparations. Zéro Jeux.
Alors Anne d’Ieteren prend une décision parfaitement rationnelle pour quelqu’un qui vient de voir quatre années de travail s’écrouler : elle téléphone à son coiffeur.
Depuis des années, elle porte les cheveux longs, relevés en chignon.
« Je lui ai dit : si vous avez une cliente qui a un cancer ou qui a besoin de cheveux, voilà les miens. »
Il coupe.
Depuis 1984, Anne d’Ieteren porte les cheveux courts.
Certains changent de vie. D’autres commencent par changer de tête.
« Ce qui m’est arrivé n’arrivera plus à aucun athlète »
L’histoire pourrait s’arrêter sur une championne à laquelle les Jeux ont dit non deux fois.
Elle prend exactement la direction inverse.
En 1985, Anne d’Ieteren entre au conseil d’administration du COIB. Elle assure pourtant qu’elle n’en avait aucune envie. Quand on insiste pour qu’elle présente sa candidature, elle répond qu’après ce qu’elle vient de vivre, il n’est pas question de mettre les pieds dans ce « panier de crabes ».
On insiste encore.
Elle finit par signer avant de partir six semaines en voyage de noces en Argentine. Son mari la rassure : de toute façon, elle ne sera jamais élue.
À Buenos Aires, un télégramme envoyé par sa mère lui demande de trouver le journal Le Soir.
Le journal annonce son élection.
« Ce fut notre première dispute de jeunes mariés », rigole-t-elle. « Il m’avait dit que je ne serai pas élue…«
Elle siégera finalement au conseil d’administration du COIB de 1985 à 2017.
Mais lors de sa première réunion, la nouvelle administratrice arrive avec une promesse.
« Ce qui m’est arrivé n’arrivera plus à aucun athlète. »
Voilà probablement la phrase qui raconte le mieux les quarante années suivantes.
Elle qui n’avait pas été consultée veut que les sportifs le soient.
Elle qui avait attendu un téléphone qui ne sonnait pas veut qu’on décroche lorsque les athlètes appellent.
« Je me suis toujours battue pour qu’ils soient respectés, qu’on les entende et qu’on les écoute. Les athlètes, priorité. Parce que sans les athlètes, on ne fait rien. »
Moscou ne disparaîtra jamais.
Mais Moscou va servir à quelque chose.
Atlanta, et la question toute bête
En 1996, Anne d’Ieteren se rend aux Jeux paralympiques d’Atlanta dans le cadre de ses responsabilités au COIB. L’équitation fait son apparition au programme paralympique.
Elle veut voir.
Elle regarde les Allemands. Les Français. Les Néerlandais.
Une question lui vient.
Pourquoi pas nous ?
« Comment est-ce possible qu’en Belgique, on n’ait encore rien fait à ce niveau-là ? »
De retour en Belgique, elle va trouver le président de la Fédération, Jacky Buchmann, et son secrétaire général. Le constat est posé, la réponse ne traîne pas : carte blanche.
Reste à construire.
Avec le club Quadrille, Anne commence par former ceux sans qui aucune discipline ne peut réellement exister : classificateurs, stewards, juges. Il faut aussi trouver des cavaliers. Pas si simple. Le para-dressage belge n’en est qu’à ses balbutiements et certains sportifs hésitent encore à entrer dans une compétition spécifiquement liée au handicap.

Un premier championnat de Belgique est organisé en 1996. Anne se souvient de la boue et d’une piste de cavalier d’obstacles davantage que du décorum. L’essentiel est ailleurs : quelque chose vient de démarrer.
Dès 1997, Quadrille lance à Waregem un rendez-vous international associant dressage valide et para-dressage. La partie para prend progressivement une telle ampleur qu’elle finit par occuper seule l’affiche. Le concours déménage à Moorsele lorsque les infrastructures de Waregem ne suffisent plus aux exigences d’accessibilité, avant de retrouver Waregem en 2015.

Ce qui avait commencé dans la boue est devenu l’un des grands rendez-vous internationaux du para-dressage, avec une participation qu’Anne d’Ieteren présente comme l’une des plus importantes au monde.
La Belgique avait regardé passer les autres à Atlanta. Elle avait désormais son concours, ses officiels, ses cavaliers et une filière à faire grandir.
Anne d’Ieteren en devient la coach nationale en 1997 et le restera jusqu’en 2015. Le mouvement paralympique, lui, prend progressivement une place considérable dans sa vie.
Cinquante ans pour comprendre son père
Il existe parfois des évidences qui mettent une vie entière à devenir visibles.
Pour Anne d’Ieteren, l’une d’elles arrive à Londres, en 2012.
Dans le stade d’athlétisme paralympique, elle croise un athlète dont un bras est atrophié.
Elle s’arrête.
Son père avait exactement le même handicap.
Un accident lui avait laissé un bras atrophié. Pourtant, enfant, Anne n’avait jamais pensé à lui comme à une personne handicapée. Pour elle, c’était simplement son père : un homme qui pratiquait le sport, conduisait, inventait des solutions et avançait.
Il est mort lorsqu’elle avait onze ans.
Il faudra Londres, un demi-siècle plus tard, pour que le déclic se fasse.
« Je me suis rendu compte que j’étais proche du handicap sans m’en rendre compte. »
Peut-être est-ce aussi pour cela que le monde paralympique lui semble si naturel.
Elle refuse d’en faire un théâtre de héros auquel les valides viendraient chercher leur petite leçon de courage. Ce qui l’impressionne, elle, c’est davantage la capacité à reconstruire une vie.

« Une force mentale extraordinaire. Une abnégation. Une résilience. »
Parmi les athlètes qui l’ont marquée, Anne cite Philippa Johnson-Dwyer.
En octobre 1998, la Sud-Africaine a 23 ans et une carrière de cavalière de dressage déjà lancée au niveau national. Un accident de voiture fracasse tout. Son frère et son fiancé sont tués. Philippa survit de justesse, mais perd toute la force de son bras droit et une grande partie de celle de sa jambe droite. Les médecins lui annoncent qu’elle ne montera plus à cheval.
Elle remontera.
Il lui faut réapprendre, reconstruire son équitation avec un corps qui ne répond plus de la même manière. Moins de dix ans après l’accident, elle décroche deux titres paralympiques à Hong Kong en 2008.
Anne d’Ieteren, elle, se souvient d’abord d’autre chose.
Anne se souvient surtout du sourire.

Même quand tout ne se passait pas comme prévu.
Toujours ce fichu positif.
Quand les athlètes rappellent la présidente
Puis, un jour, les rôles s’inversent.
Anne d’Ieteren est victime d’un très grave accident à cheval.
« J’ai été douze jours entre la vie et la mort. »
Elle raconte avoir perdu la rate, la vésicule biliaire et un poumon. À l’hôpital, le moral finit par lâcher. Celle qui a passé des années à pousser les autres commence elle-même à ne plus vraiment vouloir pousser.
Et son téléphone sonne.
Cette fois, ce sont les athlètes paralympiques.
Un après l’autre.
« Ils me disaient : nous, on y est arrivé, tu dois y arriver aussi. Et tu dois être là pour nous. »
La présidente qui avait voulu que l’on écoute les athlètes se retrouve sauvée, au moins moralement, par leurs voix.
La boucle est presque trop propre pour être écrite par un scénariste.
La vie, elle, n’a généralement pas ce genre de pudeur.
Baronne, mais pas toute seule
En juillet 2025, le roi Philippe lui accorde le titre personnel de baronne.
Anne d’Ieteren croit d’abord à une blague.
« J’ai demandé si ce n’était pas un premier avril. »
Non.
Elle accepte.

Pas tellement pour mettre une couronne imaginaire sur les six titres nationaux, les décennies au COIB, la présidence du mouvement paralympique ou le développement du para-dressage belge.
Elle pense immédiatement à ce que ce titre pourra encore permettre.
« Ça peut ouvrir des portes pour aider le mouvement. »
Même ses armoiries racontent l’histoire : un carrosse pour la famille automobile, un fer à cheval, des chevaux, du laurier, une roue évoquant discrètement le fauteuil.
Avec un détail assez délicieux : pour concevoir l’ébauche de son blason, la nouvelle baronne explique s’être fait aider par l’intelligence artificielle.
Il fallait probablement attendre le XXIe siècle pour voir aristocratie belge, chevaux et IA tenir ensemble sur la même planche héraldique.
Un artiste reconnu par le Conseil de la noblesse est désormais chargé de le reproduire officiellement.
Pour le reste, elle se méfie du mythe de la réussite solitaire.
« Tout ce que j’ai pu avoir comme reconnaissance ne vient jamais tout seul. »
Son expression revient comme un refrain : Together to the top.
Ou, en version belge garantie d’origine : l’union fait la force.
« Ce que les autres vous donnent, vous devez le rendre au centuple. »
Fermer les yeux et laisser passer le cheval
À la fin, on revient toujours à Juroto.
Au petit pont.
À la cascade.
À cette cavalière qui a le vertige, ferme les yeux, lâche ses rênes et demande à son cheval de trouver le chemin.
Il y a un peu de toute la vie d’Anne d’Ieteren là-dedans.
Deux Jeux olympiques lui sont passés sous le nez. Elle a vu la politique décider pour les sportifs. Elle a construit une seconde carrière au service de ceux qu’elle estimait insuffisamment entendus. Elle a participé à faire grandir le para-dressage belge, dirigé, entraîné, accompagné, chuté elle-même, failli mourir, puis recommencé.
Et après tout cela, que lui apprennent encore les chevaux ?
« À rester modeste. À se remettre en question. »
Elle dit pouvoir apprendre en regardant un débutant. Elle dessine mentalement un cercle : à l’intérieur, tout ce que l’on connaît ; autour, tout ce que l’on ignore encore.
Plus le cercle grandit, plus sa frontière avec l’inconnu grandit avec lui.
Pas franchement le discours de quelqu’un qui pense être arrivé.
Alors on lui demande ce qu’elle dirait aujourd’hui à la petite fille de Grimbergen qui travaillait à la ferme pour gagner le droit de monter à cheval.
La réponse ne parle ni de titres, ni de Jeux, ni de médailles, ni de conseils d’administration.
« De monter à cheval, de bien s’en occuper… et de rêver. »
Elle marque presque une évidence.
Elle avait rêvé un jour de porter la flamme.
Des années plus tard, elle a porté la flamme paralympique.

Alors Anne d’Ieteren continue.
« Il faut rêver. »
Même quand, parfois, quelqu’un décide que vous n’irez pas aux Jeux.
(Photo cover ©Equifans/FRBSE)







