À Bonheiden, ces deux dernières semaines, Grégory Wathelet aurait pu regarder le Grand Prix. Il a préféré regarder un peu plus bas. Beaucoup plus bas, même : du côté des cinq et six ans. Là où les barres sont moins hautes, les prize-money moins affriolants et les réveils parfois franchement indécents. Sauf que sous la selle du Belge défilaient quatre jeunes chevaux avec un détail assez peu banal : tous avaient la même mère, Flagship de Hus. Quatre produits. Quatre pères différents. Et, derrière eux, dix années durant lesquelles Wathelet a progressivement troqué sa seule casquette de cavalier contre celle, beaucoup plus ingrate, d’éleveur. À Bonheiden, il n’a peut-être pas écrit une page de son palmarès. Mais il a commencé à lire celle qu’il écrit pour les dix prochaines années.
À Bonheiden, le vrai Grand Prix était à 1,15 m
Il faut parfois savoir regarder ailleurs.
À Bonheiden, Grégory Wathelet a certes fait son métier de Grégory Wathelet. Rebel van ’t Zomerhof, les épreuves ranking, le CSI2*. Bref, tout ce qui, normalement, attire l’œil lorsqu’un vainqueur du Grand Prix d’Aix-la-Chapelle se pointe quelque part avec une veste de concours.
Sauf que l’histoire intéressante se jouait quelques dizaines de centimètres plus bas.
Dans les épreuves réservées aux jeunes chevaux.
Parce que Wathelet s’y est retrouvé avec quelque chose que même les tableaux Excel des plus gros élevages européens ne produisent pas tous les week-ends : quatre jeunes chevaux issus de la même mère.
Comete de la Marchette, six ans, par Conthargos.
Earl Grey de la Marchette, six ans, par Emerald van ’t Ruytershof.
Cormoran Z, cinq ans, par Carleyle.
Sanderson Z, cinq ans, par Sandro Boy.
Au milieu de tout ça, un seul dénominateur commun : Flagship de Hus.

« Ça doit pas arriver tous les jours qu’on soit présent sur le même concours avec quatre jeunes chevaux et quatre jeunes chevaux de la même mère », sourit Wathelet.
Non.
Et encore moins lorsque la mère en question n’est pas tranquillement installée dans un pré à fabriquer sa descendance, mais continue elle-même à sauter au plus haut niveau.
Flagship de Hus, onze ans, fille de Cornet Obolensky et France de Hus, évolue aujourd’hui sous couleurs mexicaines avec Alejandro Leonardo Winkler. En septembre encore, elle participait au CSI5*-W de Traverse City, avec notamment le Grand Prix Coupe du monde à 1,60 m. Avant son départ pour le Mexique en 2023, Wathelet l’avait formée depuis ses quatre ans, l’emmenant notamment à la neuvième place du championnat du monde des sept ans à Lanaken en 2022.

Autrement dit : maman bosse encore.
Et les enfants commencent déjà à pousser derrière.
Quatre essais, quatre bonnes raisons de regretter la vente
Le détail rend presque l’histoire cruelle.
Flagship n’a produit que ces quatre-là.
Wathelet l’avait achetée à quatre ans. Avant qu’elle n’entre véritablement dans le sport, plusieurs embryons avaient été prélevés. Puis la jument avait suivi sa carrière sportive avant d’être vendue en 2023.
À ce moment-là, impossible de savoir exactement ce que donneraient les gamins.
Aujourd’hui, évidemment, la perspective a légèrement changé.
« On n’avait pas encore ce recul qu’on aurait aujourd’hui. On pourrait se dire qu’on aurait pu la garder, mais ça fait partie des choix qu’on doit faire à un certain moment. »
Pas de violons.

Parce que le commerce des chevaux de sport est aussi fait de ça : prendre une décision avec les informations du mardi et découvrir parfois, trois ans plus tard, ce qu’on aurait aimé savoir le mercredi.
Wathelet préfère surtout regarder ce que racontent les quatre produits.
Et ils commencent à parler assez fort.
Comete de la Marchette avait déjà remporté en juillet la finale internationale des six ans à Gesves. À Bonheiden, elle vient d’enchaîner deux troisièmes places dans les finales des six ans, à une semaine d’intervalle. Earl Grey, déjà cinquième derrière sa sœur à Gesves, a terminé septième de la finale du second week-end.
Chez les cinq ans, le chronomètre importe encore moins. Cormoran Z et Sanderson Z ont surtout fait ce qu’on demande à cet âge-là : sauter proprement. Chacun a aligné trois parcours sans faute à Bonheiden.
Pas de 1,60 m. Pas de Rolex Grand Slam.
Pas besoin.
À cinq ans, le meilleur résultat reste encore souvent de donner envie de remettre le réveil le lendemain matin.
Le réveil de cinq heures
Et c’est peut-être là que se cache le vrai sujet.
Quelqu’un s’en étonnait justement auprès de Wathelet quelques jours auparavant.
Pourquoi un cavalier qui a gagné Aix-la-Chapelle, des médailles européennes et olympiques et fréquenté pendant deux décennies les plus beaux concours de la planète irait-il se lever à cinq heures du matin pour sauter une épreuve de cinq ans à huit heures ?
Réponse de l’intéressé :
« En fait non, c’est un plaisir. »
That’s it.
Après vingt ans au sommet, Wathelet se retrouve à l’endroit où beaucoup de carrières ont commencé : tôt le matin, avec des jeunes qui ne savent encore à peu près rien et des parcours que personne ne mettra dans une compilation YouTube de ses plus grands exploits.
Sauf que cette fois, il y a une différence.
Il les a fabriqués.
Or almost none.
« Je suis dans une période après vingt années au top niveau où j’ai un peu plus de temps, j’ai un peu moins de chevaux. J’en profite pour faire ce que j’ai toujours fait toute ma vie au début : construire. Et si je peux le faire avec des chevaux que j’ai élevés… »
La phrase pourrait s’arrêter là.
Parce qu’elle explique assez bien la mutation.
Wathelet n’a pas quitté le haut niveau. Il n’a pas non plus annoncé une quelconque préretraite entre deux ballots de paille. Il continue le sport. Mais une partie de son énergie est désormais investie dans quelque chose dont le calendrier ne se compte plus en concours, mais en générations.
Dix ans pour avoir six ans
Son élevage, Wathelet le considère d’ailleurs encore comme jeune.
Very young.

Argentina de la Marchette, autre symbole maison et excellente gagnante internationale, appartient à l’histoire familiale : elle a été élevée par son père. Lui situe réellement le début de son projet d’élevage il y a environ dix ans.
Ce qui donne une particularité assez formidable à ce métier.
Dix ans de boulot permettent d’obtenir… des chevaux de six ou huit ans.
Pour l’immédiateté, repassez plus tard.
« Quand on dit dix ans, on se dit que c’est long. Mais en fait, ce sont presque directement les premières générations qui sont bien. »
Wathelet prend d’ailleurs soin de ne pas confondre promesse et palmarès.
« Performantes, on n’est pas encore complètement dans la performance aujourd’hui. C’est plutôt encore de l’espoir et du rêve. »
Nuance importante.

Parce que l’élevage adore fabriquer des champions du monde de trois ans. Généralement jusqu’à ce qu’ils aient quatre ans.
Wathelet, lui, possède un avantage assez rare pour faire le tri entre fantasme et sensation : il peut monter ce qu’il produit.
Et il sait, accessoirement, ce que doit donner un cheval sous une selle pour espérer aller très loin.
Le test ADN se fait en selle
C’est ici que les quatre enfants de Flagship deviennent particulièrement intéressants.
Ils ont la même mère.
Mais quatre pères différents.
Une sorte de laboratoire génétique grandeur nature.
Et Wathelet constate déjà quelque chose : « Les chevaux sont très typés par le père, mais ils ont tous eu la qualité de la mère. »
Pour un éleveur, c’est une observation.
Pour un cavalier-éleveur qui a monté certains des parents, cela devient presque une conversation de famille.
Cormoran en est le meilleur exemple.
Son père, Carleyle, est passé sous la selle de Grégory.

Sa mère Flagship aussi.
Wathelet se retrouve donc aujourd’hui sur leur fils.
« Je commence à avoir des générations où j’ai monté les deux, le père et la mère. Évidemment, tu retrouves des choses de chacun quand tu es dessus. »
Un avantage considérable ?
Il refuse d’en faire une science exacte.
Mais connaître un cheval sur une fiche de pedigree et connaître la sensation de son galop, son équilibre, sa force, son caractère, ses limites ou sa santé sont deux métiers assez différents.
Et Wathelet dispose désormais des deux.
« Mes connaissances valent plus que de l’argent, autant les utiliser. »
Maman Flagship, grand-mère France et arrière-grand-mère Banda
La famille, elle, n’est d’ailleurs pas exactement sortie de nulle part.
Flagship est une fille de France de Hus, par Fergar Mail, elle-même fille de Banda de Hus, grande gagnante internationale que Wathelet connaît particulièrement bien pour l’avoir montée au plus haut niveau.
Avant même de vendre Flagship en 2023, il expliquait déjà croire énormément dans cette souche.
Trois ans plus tard, ce n’est plus seulement une conviction généalogique.
Il monte les preuves.
Et Wathelet n’a pas totalement laissé partir la famille avec Flagship. France de Hus est aujourd’hui chez lui et continue d’être utilisée à l’élevage.
Surtout, Comete va rester.
La fille de Conthargos est détenue avec son ami et associé Gilles Botton et la décision est prise : pas question de la vendre.
Parce qu’elle saute.
Mais également parce qu’une bonne jument devient, dans ce nouveau logiciel Wathelet, beaucoup plus qu’une bonne jument de concours.
Elle devient la prochaine page.
Comete reste, Earl Grey attend son heure
Les quatre produits n’ont pourtant pas le même destin.
Comete représente la branche que Wathelet veut conserver.

Earl Grey, lui, est déjà approuvé étalon. Fils d’Emerald, il possède selon son cavalier de gros moyens et beaucoup de respect, mais reste encore un cheval à construire physiquement.

Le plan n’est donc pas de fabriquer artificiellement une carrière d’étalon à coups de vidéos léchées.
D’abord le sport.
Ensuite, on verra.
Cette hiérarchie résume d’ailleurs assez bien la philosophie que Wathelet et Gilles Botton tentent d’imposer à leur catalogue : les étalons doivent s’y trouver parce qu’ils sont d’abord des chevaux auxquels ils croient sportivement.
Pas parce qu’ils ont trois balzanes, une vidéo au ralenti et un grand-père qui a gagné quelque chose en 2007.
Le sport tranche.
Parfois favorablement.
Parfois non.
Et lorsque le marché des éleveurs ne suit pas immédiatement, Wathelet semble désormais assez serein pour attendre.
Cormoran, le fils des deux mondes

Cormoran Z, lui, n’a même pas encore vraiment commencé sa carrière d’étalon.
À trois ans, Wathelet et son entourage ne le trouvaient pas suffisamment mûr pour le présenter à l’approbation.
Alors ils ne l’ont pas présenté.
Concept presque révolutionnaire aujourd’hui : attendre.
Deux ans plus tard, le fils de Carleyle commence à leur donner raison.
« Je pense que sportivement, il devrait être très, très intéressant. »
Wathelet envisage désormais de le présenter à l’approbation au début de l’année prochaine.
Sans urgence.
Parce que Cormoran appartient à cette catégorie de chevaux sur lesquels le Belge peut aujourd’hui se permettre le luxe le plus cher du milieu : le temps.

Et puis il y a Sanderson
Sanderson Z est encore une autre histoire.
Sandro Boy sur Flagship.
Et, là encore, une histoire très personnelle pour sa propriétaire Judith Goelkel, puisque Sandro Boy lui appartenait, tout comme Flagship.
Le produit des deux est né à la maison.
Sanderson a déjà été approuvé et a effectué ses premières saisons de monte. Mais jusqu’ici, il est resté dans l’ombre de quelques noms nettement plus installés du catalogue Wathelet-Botton.
Cela devrait changer.

Wathelet le dit sans détour : il veut le mettre davantage en avant en 2027.
Parce qu’il le monte désormais lui-même.
Et que ce qu’il sent lui plaît beaucoup.
« Je sens une qualité qui est vraiment spéciale, une vraie, vraie qualité. »
Le Belge lui trouve du modèle, de la légèreté, de la facilité, du caractère et cette présence qui fait tourner une tête lorsqu’un cheval sort du box.
Le défaut ?
Quelques centimètres de plus n’auraient pas été refusés.
Pour le reste, Wathelet assume son enthousiasme.
Et s’il n’intéresse pas davantage les éleveurs l’année prochaine, estime-t-il, ce sera peut-être surtout parce que son équipe ne l’aura pas suffisamment bien montré. Parce que le cheval a toutes les qualités.
Pas exactement le discours habituel du marchand annonçant que son étalon est le prochain Chacco-Blue avant même qu’il ait appris à changer de pied.
L’élevage ou l’art d’avoir raison huit ans plus tard

Car Wathelet insiste sur un point. Il ne sait pas. Pas encore.
Et probablement jamais complètement.
Le cavalier peut avoir monté des champions, connaître les lignées, les qualités d’une jument, les défauts d’un étalon, disposer des meilleurs contacts et utiliser les techniques modernes de reproduction : une partie de l’équation continuera de lui échapper.
Thankfully.
« Malgré la science, malgré les connaissances et malgré les finances, il y a encore une part de choses qu’on ne maîtrise pas. »
Il raconte avoir acheté plusieurs embryons de grandes juments de sport dont la production l’a ensuite franchement déçu.
Et inversement.
D’où sa méfiance envers l’un des sports préférés du milieu : juger définitivement un étalon après avoir aperçu cinq de ses poulains.
« Oui, mais est-ce que tu as vu la mère ? »
Question simple.
Réponse souvent moins glorieuse.
Pour Wathelet, juger une production sans connaître profondément les juments revient à analyser un cocktail en ne parlant que de la bouteille de gin.
Flagship fournit justement un cas d’école presque insolent.
Quatre pères.
Quatre produits différents.
Et quatre jeunes chevaux dans lesquels leur cavalier voit suffisamment de qualité pour continuer à investir du temps.
« Une comme Flagship, j’ai presque l’impression qu’on pourrait la croiser avec n’importe qui et qu’on aurait un bon cheval. »
Les étalonniers apprécieront.
Les amateurs de bonnes mères aussi.
De champion à débutant
Le paradoxe final est peut-être le plus joli.
Grégory Wathelet a gagné Aix-la-Chapelle.
Il a été champion d’Europe par équipes.
Il a décroché une médaille olympique.
Il a monté des chevaux que tout le monde connaît.
Mais lorsqu’il parle d’élevage, il utilise un autre mot pour se définir : novice.
Pas par fausse modestie.
Parce que dix ans, dans un métier où certains travaillent la même souche depuis trois ou quatre générations humaines, c’est effectivement presque hier matin.
Grégory dit d’ailleurs aimer discuter avec ces vieux éleveurs capables de raconter une mère, une grand-mère puis une arrière-grand-mère sans ouvrir HorseTelex.
Lui appartient à une génération différente.

Embryons, sport de haut niveau, données, étalons internationaux, contacts mondiaux.
Mais il essaie de faire se rencontrer les deux mondes.
La technologie moderne avec la vieille obsession de l’éleveur : comprendre ce qu’une famille transmet.
À Bonheiden, pendant deux semaines, le laboratoire avait simplement pris la forme d’une piste de concours.
Comete, Earl Grey, Cormoran, Sanderson.
Conthargos, Emerald, Carleyle, Sandro Boy.
Quatre pères.
Une mère.
Et le même cavalier au-dessus.
Il faudra encore des années pour savoir si Grégory Wathelet avait raison.
C’est probablement ce qui lui plaît.
Après vingt ans passés à essayer de gagner le dimanche après-midi, le voilà toujours capable de se lever à cinq heures du matin pour chercher une réponse dans une épreuve de cinq ans.
En élevage, le Grand Prix commence parfois à 1,10 m.





