Marc Dilasser, bâtisseur de champions et homme de patience

Publié par Sébastien Boulanger le 26/02/2026

So Horse vous emmène à la rencontre d’un cavalier français qui n’est sans doute pas le plus médiatique. Marc Dilasser ne court pas après les micros. Il ne surjoue pas la posture. Pendant que certains occupent la lumière, Marc Dilasser occupe le paddock. Et quand il sort de piste, c’est souvent avec un sans-faute et un chrono qui fait mal.

Depuis ses débuts en équipe de France en 2012 jusqu’à sa victoire en Grand Prix Coupe du monde à Göteborg en 2023, le Breton a bâti une carrière dense, cohérente, sans raccourci. Une trajectoire à son image : discrète, mais terriblement efficace.

Et pour comprendre le cavalier, il faut l’écouter.

« Je fais ce métier parce que j’aime les chevaux »

À 47 ans, Dilasser ne cache pas sa discrétion.

« C’est sûrement un peu mon caractère aussi. Et puis je fais ce métier parce que j’aime les chevaux, tout simplement. J’aime passer du temps avec eux. »

La suite est presque une profession de foi.

« Il y en a beaucoup qui aiment parler d’eux, raconter leur vie… Moi, ce que j’essaie d’apprendre aussi à mon fils, c’est que le mieux, c’est de se faire remarquer à la remise des prix. Tout le reste, de toute façon, ça ne sert pas à grand-chose. »

Dans un sport où l’image prend parfois autant de place que la performance (voir plus), la phrase sonne comme un rappel à l’ordre.

Des débuts loin des projecteurs

Marc Dilasser ne naît pas dans une écurie cinq étoiles.

« Je ne suis pas du tout issu de ce milieu. J’ai commencé au poney-club, et puis les centres équestres. Petit à petit j’ai évolué. J’ai passé mon bac (obligation parentale) et ensuite j’ai commencé comme stagiaire. »

En bon breton, il passe plusieurs années chez Jean Le Monze.

« J’ai baroudé dans différents haras avant de me mettre à mon compte. »

Le Haras des M aux côtés de Reynald Angot. Il poursuit ensuite son apprentissage au Haras de Hus, puis chez Virginie Coupérie-Eiffel.

La passion était là très tôt.

« J’ai toujours été passionné par les chevaux, par l’animal. Mais je rêvais aussi de faire du commerce international. (…) Un membre de ma famille m’a dit : “Ta passion, ce sont les chevaux… et le commerce international. Est-ce que c’est possible d’en faire aussi dans ce domaine-là ?” Je lui ai répondu : “Oui.” Et il m’a dit : “Écoute, fonce.” »

En 2008, il s’installe en Normandie. La même année, il devient père. Le haras et la famille grandissent ensemble.

Vivre avec eux

Chez les Dilasser, les écuries ne sont pas un lieu de travail détaché.

« C’est un mode de vie. Ma maison est collée à mes écuries. On vit avec les chevaux. Tous les jours, c’est une nouvelle aventure. Et ils nous malmènent de temps en temps… »

Un brin masochiste ?

« (sourire) Oui… Ils nous malmènent un peu notre petit cœur. On vit énormément d’émotions avec eux. Mais on les aime tellement…je ne pourrais pas me passer de vivre avec des chevaux. »

Les mauvais jours existent, mais ils sont digérés.

« On essaie de rebondir sur les mauvais pour vivre intensément les bons. La passion reste là. Le cheval est un animal tellement extraordinaire. Même quand ça va mal, ils nous rendent du positif de toute façon. »

Le goût de la formation

Le très haut niveau l’excite. La vitesse aussi. Beaucoup. Et sur toutes les pistes, car le Breton aime aussi la montagne et la glisse.

« Évidemment, la compétition de très haut niveau est extrêmement grisante, et j’aime bien la vitesse, donc c’est vraiment très grisant. »

Mais il insiste : tout lui plaît.

« Avec mon fils, on vient de descendre à Gassin avec douze chevaux, beaucoup de jeunes. On a aussi beaucoup de jeunes à la maison. La formation me plaît : la transformation, puis la concrétisation. Les trois étapes sont tout autant enrichissantes. »

Et en matière de formation, Marc Dilasser sait de quoi il parle. Plus de cinquante chevaux emmenés à 1,50 m. Plusieurs au niveau 5 étoiles. L’expérience parle.

« J’ai eu la chance de croiser des juments exceptionnelles. (…) J’ai eu la chance d’acheter Folie (Hello Folie) quand elle avait deux ans. C’est sûr que des rencontres comme ça, ça donne énormément d’expérience. Même si avec les chevaux il faut avoir énormément d’humilité. J’ai monté énormément de chevaux de cinq étoiles très jeunes. Ce qui m’a appris beaucoup de choses dans ma formation. »

(Avec Folie de Nantuel. © Nohe Agency)

Surtout la patience. Car un crack ça ne se fabrique pas en un jour.

« Hello Folie… de Nantuel, car il ne faut pas oublier la famille Deuquet, était incapable de sauter plus qu’ 1,20m à 5 ans. Et dans ce milieu où il y a parfois des paillettes et où des marchands se ruent sur des chevaux qui sautent des montages étant jeunes.

(Avec Folie de Nantuel. © Nohe Agency)

On se rend compte parfois que pour le très très haut niveau, jeunes ce sont des chevaux qui sont incapables de rentrer dans les cases. C’est aussi ça qui est passionnant. Réussir à les déceler, les comprendre et prendre le temps de les construire.

Et quand on lui demande les noms qui resteront gravés à vie dans sa mémoire parmi ceux passés entre ses jambes, des étoiles brillent encore dans les yeux de Marc Dilasser.

« J’ai une petite liste chez moi où j’ai noté le nom de tous ces chevaux que je suis parvenu à amener jusqu’aux cinq étoiles. Sur cette liste il y a Lamm de Fetan, Jarnac, Lucky du Reverdy, Rockfeller de Pleville, Qlassic Bois Marguot, Quaprice Bois Margot…Je vais en oublier c’est sûr. Je les ai tous montés jeunes. Ceux que j’ai dans mon piquet aujourd’hui aussi. »

(Avec Folie de Nantuel. © Nohe Agency)

Tous différents, mais tous avec quelque chose en plus. Et ce n’est pas juste du name-dropping. Le talent attire le talent… Ce qu’il cherche : le cœur

« Aujourd’hui, dans mes choix, ce qui prime, c’est la qualité intrinsèque : la volonté, l’envie de sauter sans faute. »

Les moyens bruts ne suffisent pas.

« La force pure, les moyens… j’y attache moins d’importance. À la fin, c’est le cavalier qui doit donner les moyens. Mais un cheval qui a du cœur et l’envie de bien faire, ça, c’est essentiel. »

L’élevage, un supplément d’âme.

« Oui, bien sûr. Je considère que je viens malgré tout de ce milieu-là car j’ai été formé dans les haras. Aujourd’hui je suis co-naisseur du fils d’Hello Folie: Loveur de Startup (par Chacoon Blue). Dont je suis toujours co-propriétaire avec France Étalons et qui saute de façon fantastique. Il a couvert presque 250 juments à 4 ans l’an dernier.

Tout ça me passionne parce que sans l’élevage, le sport n’existe pas. C’est important d’avoir toujours une longueur d’avance. »

Des poulains, il en produit donc lui-même chaque année.

« J’essaie, oui, mais pas assez. J’en fait avec des copains aussi. Parce que c’est difficile de tout faire. Dans une autre phase de ma carrière, j’aimerais développer davantage cet aspect-là. Ça prend pas mal de temps, pas mal d’argent. Donc on essaie de se structurer de plus en plus. »

Les Coupes des Nations comme boussole

Il le rappelle : il n’a pas brûlé les étapes.

« J’ai fait mon premier Grand Prix 3 étoiles à 30 ans, donc je n’imaginais pas un jour faire tous ces concours-là. »

À partir de 2012, avec Obiwan de Pilière, il entre en équipe de France. Podiums en Coupes des Nations, victoires, régularité. Puis Cliffton Belesbat, champion de France Pro Élite en 2016, sélectionné aux championnats d’Europe de Göteborg en 2017.

Avec Arioto du Gevres, il franchit encore un cap : double sans-faute à Aix-la-Chapelle en 2021, barrage décisif à Hickstead l’année suivante, deuxième place à Dublin. En 2023, victoire dans le Grand Prix Coupe du monde de Göteborg.

(Credit ©FEI/Kim C Lundin)

« Disputer des Coupes des Nations pour mon pays, ça compte énormément. Et gagner un Grand Prix Coupe du monde… quand j’étais ado, je regardais ça sur Eurosport. Donc oui : j’ai réalisé quelques rêves de gosse. »

(Credit :  © FEI/Jon Stroud)

Il revendique son attachement aux circuits historiques.

« J’ai une bonne trentaine de Coupes des Nations dans les jambes. J’ai toujours aimé ça. Et il ne faut pas le cacher, avec les Coupes du monde, c’est le seul moyen de faire du cinq étoiles sans payer. C’est un sélectionneur, pas un banquier, qui vous ouvre la porte. »



Sur l’évolution du sport :

« Il y a tous ces circuits privés qui se montent un peu partout dans le monde, mais l’histoire des sports équestres ce sont les Coupes des nations et les Coupes du monde. Il y a du positif et du negatif dans tout. Aujourd’hui, il y a plus de 100 concours 5 étoiles dans le monde ; il y a vingt ans, il y en avait peut-être 15 ou 20. le niveau se dilue. Mais il faut voir aussi d’un autre côté, qu’il y a plus d’argent dans les épreuves. Il faut bien qu’il vienne de quelque part. Et ça ça peut permettre de motiver les propriétaires à laisser les chevaux aux cavaliers plutôt que de les vendre. C’est le cas pour moi avec Arioto et Make. C’est un équilibre un peu difficile à trouver, mais on y arrivera.»

Mais il nuance, sans nostalgie excessive.

« Il faut garder du respect et de l’humilité par rapport à l’histoire de notre sport gérer la passion et respecter nos chevaux. »

Son piquet actuel : l’expérience et la relève

Aujourd’hui, Marc Dilasser s’appuie sur un piquet structuré, mélange d’expérience et de projection.

Lors du 5* de Bordeaux, il était venu avec « les plus aguerris ».

Arioto du Gevres (Diamant de Semilly x Qualisco III) et Make My Day Z du Gevres (Mylord Carthago x Ukato).

Arioto, 16 ans, reste la référence. Un cheval arrivé à pleine maturité.

« Arioto a fait la meilleure saison de sa carrière à 15 ans, et de loin. Il est aujourd’hui très équilibré, dans son physique, sa technique, son mental. »

Make My Day complète le dispositif sur les grosses échéances. Un cheval compétitif à 1,60 m, capable de tenir les parcours techniques.

Il cite aussi Chamann Has, un autre fils de Mylord (avec Socrate de Chivre) qu’il monte depuis ses débuts.

« Chamann, je le monte depuis le début. Il est très bien pour les épreuves de vitesse. »

À côté de ces têtes d’affiche, il y a le chantier permanent : les jeunes.

« Ensuite, on est descendus à Gassin avec douze chevaux, des 5-7 ans et des 8 ans et plus, pour courir du 1 et 2 étoiles : des chevaux d’avenir. Et on espère que dans la foulée, il y en aura peut-être un ou deux capables, un jour, de sauter au niveau 5* »

Il y a aussi Giulio du Ter (Cornet Obolensky x Rosire), un cheval racheté avec des amis l’an dernier, auteur d’une belle saison à 9 ans avec des classements en Grands Prix 1,60 m.

« Là, je le laisse souffler un peu. »

Gestion mesurée. Vision long terme. Toujours.

La transmission

Son fils, Evan, 17 ans, a, lui aussi, choisi les chevaux.

« On l’a laissé faire ses choix. (…) On a une structure aujourd’hui faite pour ça. »

Travailler ensemble n’est pas neutre.

« Il y a forcément beaucoup d’émotion, et moins de retenue quand on travaille en famille. Ça a beaucoup d’avantages et quelques inconvénients. »

Mais le fond est ailleurs :

« Pour Loriane (son épouse, ndlr) et moi c’est chouette de se dire qu’on a monté notre haras il y a plus de quinze ans et que ça ne s’arrête pas à nous. »

(Credit: © Nohe Agency)

Marc Dilasser ne cherche pas à être une figure médiatique. Il cherche à faire progresser ses chevaux, à les amener à maturité, à durer. Et dans un sport où tout va vite, où les carrières peuvent s’enflammer puis s’éteindre, cette constance-là vaut peut-être plus que tous les projecteurs.

Chez lui, le bruit vient rarement des mots. Il vient des sabots sur la dernière ligne.

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