Jérôme Guéry : après Quel Homme, l’art de rebondir

Publié par Sébastien Boulanger le 29/11/2025

Le Belge raconte l’après-Quel Homme : un choc, oui, mais surtout une reconstruction assumée d’un sportif qui ne lâche rien.

Il y a des cracks qui écrivent des pages. Et puis il y a ceux qui écrivent des chapitres entiers.
Quel Homme de Hus appartient à cette catégorie-là, celle des chevaux qui changent le cours d’une carrière.
Pour Jérôme Guéry, sa retraite n’a pas été un naufrage : plutôt un coup de massue dont un vrai sportif se relève en serrant les dents.

Le vice-champion du monde d’Herning 2022 l’admet sans détour :
« Quand on a vécu ce qu’on a vécu avec Quel Homme… forcément, quand ça s’arrête, ça change la carrière et la vie d’un cavalier. »

Mais jamais il ne parle de renoncement. Plutôt de transition, de reconquête.

« Je savais que ce serait difficile. Mais c’était plus dur que prévu. »

Pas de plainte ici. Juste une franchise brute.
« Je savais déjà que ça allait s’arrêter après Paris (les Jeux 2024, ndlr). J’ai déjà eu de la chance, parce que Quel Homme a sauté jusqu’à 19 ans. Je m’étais préparé psychologiquement. Sur le moment, ça allait. Mais même si on s’y prépare, quand on le vit, c’est autre chose. »

Ce “autre chose”, c’est l’arrêt brutal du très haut niveau tous les week-ends, l’accompagnement naturel de l’un des chevaux les plus constants de la planète.
« On n’a plus les mêmes objectifs, plus les mêmes résultats… C’est extrêmement violent », dit-il, sans chercher à enjoliver.

Mais cette violence-là ne l’a pas cassé :
« C’est la vie d’un cavalier. C’est comme ça. » Dit il avec un calme sec, presque une philosophie de boxeur.

Il en a déjà vu d’autres. Mais celle-ci est particulière :
« La différence, c’est que Quel Homme est celui avec lequel j’ai eu mes plus gros résultats. Donc l’impact est encore plus dur. »

Un coup au plexus. Pas un K.-O.

(L’or en équipe avec Quel Homme de Hus lors des championnats d’Europe de Rotterdam en 2019)

Comparer pour avancer : « Quand je me mets sur un cheval, il faut que je ressente quelque chose d’extrême »

C’est là que Jérôme redevient l’homme de feeling, le surdoué passionné.
Il parle de sensations. De curseurs. De chevaux d’exception qui se reconnaissent entre eux.

Et surtout, il livre le cœur de sa grille de lecture, centrale dans sa reconstruction :

« Je pense que tous les chevaux de haut niveau, les vrais cracks, ont des qualités similaires entre eux. Donc oui, je cherche toujours à retrouver certaines qualités que Quel Homme avait.
Maintenant, Quel Homme avait aussi des défauts, comme tous les chevaux. Le cheval parfait n’existe pas.
L’important, c’est qu’ils aient des qualités vraiment hors normes. »

(Jérôme Guéry & Quel Homme de Hus Brussels Stephex Masters Grand Prix 5*)

Son regard se précise :

« Chez Quel Homme, c’était notamment ses moyens, son respect, sa mentalité. Il était extrême dans ces qualités-là.
C’est ce genre de qualités que je recherche chez un cheval, même si elles s’expriment différemment.»

Cette quête de « l’extrême », c’est son moteur.

« Quand je monte un cheval très puissant, avec beaucoup d’amplitude, j’ai assez vite tendance à le comparer à lui.
Si je monte un cheval plus petit, avec du sang et respectueux, je vais peut-être le rapprocher d’un autre cheval que j’ai monté avant.
Je n’ai pas eu Gancia (de Muze, partenaire de victoires de Niels Bruynseels, ndlr) ou King Edward (le champion d’Henrik Von Eckermann, ndlr), mais je les connais et j’ai déjà ressenti ce sentiment-là. »

Puis il cite ses autres chevaux d’exception, preuve qu’il ne vit pas dans la nostalgie, mais dans une mémoire sportive active :

« J’ai déjà retrouvé des sensations exceptionnelles sur des chevaux comme Grand Cru van de Rosenberg, Tic Tac du Seigneur.
Ils avaient eux aussi des qualités extrêmes, différentes de celles de Quel Homme, mais extrêmes quand même. »

Quel Homme n’est pas un manque. C’est une boussole.

La légitimité reste : « Une fois qu’on fait partie de cette famille, on y reste »

On pourrait croire qu’en redescendant dans le ranking (il est actuellement 71ème mondial, ndlr), les portes se referment.
Lui raconte autre chose.

« Au début, dans les cinq étoiles, j’avais du mal à ce que les “stars” me saluent. »
Puis il gagne. Puis il regagne. Et une fois qu’il a eu fait ses preuves, l’attitude change.

« Quand on a la chance de faire partie des dix meilleurs mondiaux, de rester presque dix ans dans le top 30, là on est vraiment intégré. Une fois qu’on a été reconnu, intégré, on fait partie de cette famille… peu importe le classement du moment. »

(Jérôme Guéry & Quel Homme de Hus, Knokke Hippique Grand Prix 5* 2019)

Il cite alors deux « confrères » et non des moindres:

« On peut prendre l’exemple d’un Scott Brash : à un moment, il n’avait plus les mêmes chevaux. Alors qu’il était resté de nombreux mois en tête du classement mondial, il s’est retrouvé sur la deuxième page du ranking. Et puis, il est revenu avec des cracks et il est maintenant deuxième mondial. Aujourd’hui il est de nouveau tout en haut. Personne ne l’a jamais pris de haut pendant ce creux-là : tout le monde connaît sa qualité.

C’est pareil avec des cavaliers comme John Whitaker : on l’a encore vu à Prague, je crois que c’était le cavalier le plus applaudi alors que tous les meilleurs mondiaux étaient là. Alors que John n’a malheureusement plus eu de crack depuis 10 ans. Une fois qu’on a été reconnu et accepté, on fait partie de cette “famille” des meilleurs cavaliers du monde, peu importe le ranking du moment. »

Ce respect-là, Jérôme l’a acquis. Et il le conserve.

(Jérôme Guéry 3ème de la finale du Top 10 en 2021. ©IJRC)

Le plan de reconstruction : jeunes, chevaux d’âge, et patience

Revenir au top n’est pas une question de prière. C’est une question de chevaux.

« Les jeunes, c’est primordial », dit-il. « c’est la vision sur le futur. C’est hyper important d’avoir des jeunes chevaux de qualité à construire. »
Mais il ne se limite pas à ça :
« Je dois aussi rester ouvert aux chevaux d’âge. Quel Homme est arrivé chez moi à treize ans. Personne ne pensait encore que ce serait un crack. Donc il faut rester ouvert : un grand cheval peut venir d’un jeune que l’on forme, mais aussi d’un cheval d’âge que les gens n’avaient pas forcément vu comme un futur crack, et puis il y a un “clic” avec le cavalier, et tout se met en place. »

Un crack peut surgir de n’importe où. Il le sait, il l’a vécu.

Le plaisir revient par l’effort, pas par l’étiquette

C’est peut-être la partie la plus lumineuse du discours du cavalier de 45 ans.
À Prague, lors des Playoffs du Global Champions Tour il ne gagne rien. Et pourtant :

« J’ai fait trois très bons tours avec des chevaux encore un cran en dessous par rapport aux autres présents … et j’ai eu une énorme satisfaction. Beaucoup de cavaliers sont venus me dire : “t’es vraiment un crack, ce que tu as fait là, c’est fort.” »

Cette reconnaissance-là, il la savoure. Elle nourrit. Elle relance.

(Jérôme Guéry & Careca LS Elite lors du Super Grand Prix 2025 du LGCT à Prague. © LGCT/Stefano Grasso)

Il ajoute :
« C’est plus satisfaisant d’aller gagner un Grand Prix trois étoiles que de mettre deux barres dans une 1m55 cinq étoiles. Moi, ça me motive pour revenir au plus haut niveau. Même s’il faut apprendre à accepter de sortir des gros concours. »

Ce n’est pas le discours d’un homme abattu. C’est celui d’un athlète qui reconstruit, encore affamé.

Un chapitre s’est refermé. Pas la carrière.

Jérôme Guéry ne parle jamais comme quelqu’un qui regarde derrière.
Il parle comme quelqu’un qui fait l’état des lieux avant de repartir.

Il n’idéalise pas l’après-Quel Homme. Il ne dramatise pas non plus.
Il constate, il analyse, il compare, il cherche. Toujours. Parce que le crack d’hier n’est pas le dernier et qu’il sait que le prochain, il finira par le trouver.

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