Pas de tribune. Pas de sono. Pas de flot à accrocher. Aux écuries Vanderhasselt, à Ternat, il n’y avait ni grand raout ni concours international ce jour-là. Juste mieux : une journée de travail. Une vraie. Une de celles où le dressage belge se fabrique loin des paillettes, autour d’une piste, d’un chef d’équipe, d’un conseiller technique, de cavaliers et de chevaux de premier plan et d’autres en devenir et d’une idée simple : progresser ensemble. Depuis trois ans, ce rendez-vous mensuel est devenu bien plus qu’un stage. Presque une méthode.
Le dressage belge, version atelier
À Ternat, on ne vient pas faire de la figuration. On vient bosser. Sous l’impulsion du chef d’équipe national Jeroen van Lent, les cavaliers belges de dressage se retrouvent chaque mois en hiver pour une séance collective qui ressemble moins à une démonstration qu’à un laboratoire à ciel couvert.
Autour de la piste, le casting dit tout de l’ambition : Jeroen van Lent, Jan Nivelle au centre de la piste , la vétérinaire Mélanie de Schaetzen, des représentants des cellules du sports de haut niveau comme Elise Va Gysel pour la LEWB ou Eddy de Smedt pour la Fédé belge, et en selle ou au bord de piste, des noms qui comptent : Justin Verboomen, Larissa Pauluis, Charlotte Defalque, Wim Verwimp, entre autres…
Le décor est simple. L’idée, beaucoup moins. Il ne s’agit pas seulement de réunir les meilleurs. Il s’agit aussi de faire circuler les regards, les sensations, les expériences. De voir les chevaux. Tous les chevaux. Les chevaux de tête, évidemment. Mais aussi ceux qui poussent derrière. Les jeunes. Ceux qu’on teste. Ceux qu’on prépare. Ceux qu’on voudrait voir éclore demain.
Le secret ? Peut-être juste se voir plus souvent
Dans les sports individuels, le mot “équipe” sonne parfois comme un argument de plaquette. À lors de ces entraînements, il prend un peu plus d’épaisseur. Parce qu’ici, les cavaliers passent, observent, restent au bord de piste, échangent, reviennent. Chacun monte environ une demi-heure. Le reste du temps, ça regarde, ça discute, ça compare, ça apprend.
Et à écouter Jeroen van Lent, ce n’est pas un détail. C’est même peut-être le cœur du système.
« Ce sont des entraînements qu’on fait chaque mois en hiver ici à Ternat ou parfois ailleurs. C’est ouvert à tous les cavaliers Grand Prix qui ont obtenu au moins deux fois 67 %. Il viennent suivant leur disponibilité.
À un moment, on doit sélectionner parce que les jours sont limités. On est souvent une dizaine.
On travaille avec des entraîneurs ou des juges qu’on invite pour améliorer les choses. On invite aussi les entraîneurs personnels des cavaliers. Je trouve que c’est important d’avoir un groupe, un team entre entraîneurs et cavaliers, avec une discussion ouverte pour progresser.
Et ça marche. Ça a bien fonctionné dans le passé et on continue comme ça. C’est déjà la troisième année.
En été, on sort aussi : chez moi ou sur d’autres pistes.
Mais surtout, ça crée une atmosphère d’équipe. Quand je vois l’évolution qu’on a faite, c’est grâce à ce team spirit.
Les cavaliers travaillent ensemble, les entraîneurs travaillent ensemble, la fédération aussi. On s’entend bien avec tout le monde : vétérinaires, entraîneurs, structures de haut niveau.
Même en dehors de la piste, on discute : “Qu’est-ce que tu penses ? Comment tu fais chez toi ?” Ce sont des petites choses, mais ça aide énormément.
Avant, les cavaliers étaient plus en concurrence. Aujourd’hui, ils travaillent ensemble. Quand l’un gagne, les autres sont contents pour lui.
Et moi, j’aime être présent. Voir les chevaux en vrai, discuter avec eux. Les résultats, ce n’est pas toujours toute la vérité. Être sur place permet d’avoir un contact plus simple, plus direct. »
Voilà sans doute la bascule. Avant, on se croisait. Maintenant, on construit. Le dressage belge ne s’entraîne plus seulement cheval par cheval. Il réfléchit aussi collectif.
Changer d’endroit pour mieux lire un cheval
L’un des intérêts majeurs de ces rassemblements, c’est de sortir les chevaux de leur routine. Les emmener ailleurs. Les confronter à d’autres murs, d’autres sons, d’autres repères. Pas encore la pression du grand concours, mais déjà autre chose que la maison.
Justin Verboomen résume bien l’utilité du dispositif : ce genre de séance n’est pas juste une répétition. C’est un révélateur.
« C’est l’occasion d’emmener les chevaux dans d’autres infrastructures. Pour les nouveaux chevaux, c’est intéressant de voir leurs réactions face à un environnement différent et d’apprendre à mieux les connaître.
Et puis on travaille sous l’œil de Jan, qui est un expert. On échange énormément avec lui, en permanence. Il nous accompagne sur presque tous les concours.
C’est toujours précieux de lui montrer de nouveaux chevaux et de bénéficier de ses conseils.
Et puis il y a aussi l’ambiance. On se croise, on s’entend tous très bien. C’est toujours très agréable. »
Le fond du sujet est là : connaître les chevaux, oui, mais les connaître hors de la bulle. Parce qu’un cheval calme à la maison n’est pas forcément le même une fois déplacé. Et parce que la performance commence souvent là, dans cette capacité à lire une réaction avant qu’elle ne devienne un problème.
Le dressage, ce sport où l’invisible fait la loi
Vu de l’extérieur, une séance comme celle-ci peut sembler silencieuse. Presque opaque. Pas grand-chose de spectaculaire à l’œil nu. Et pourtant, c’est peut-être là que tout se joue. Dans l’invisible. Dans le minuscule. Dans la subtilité.
Jan Nivelle, qui accompagne régulièrement les cavaliers belges, met des mots très justes sur ce travail de précision.
« On commence avec le mouvement naturel du cheval. Tout doit passer par le dos, avec un bon équilibre entre les jambes, l’attitude et les muscles du dos. Tout doit fonctionner ensemble.
Ensuite, on travaille progressivement pour mettre plus de poids sur les postérieurs, changer l’équilibre, relever le garrot. Ce sont des choses très subtiles.
Au début, beaucoup de choses sont invisibles. Mais elles s’installent dans le cheval. Et quand elles sont toutes là, dans le cheval, un jour, elles deviennent visibles.
On ne travaille pas dans l’obéissance pure, mais dans la fonctionnalité des aides. C’est une communication avec le cheval.
On passe d’un travail physique à un travail émotionnel. Le cheval doit entrer dans l’envie de faire. Puis dans la compréhension. C’est une progression, une sorte d’escalier de l’intelligence. »
Et travailler avec le numéro un mondial, c’est plus facile qu’avec un cavalier en devenir?
« On essaie de travailler avec tous de la même manière. Mais plus le cavalier développe son intuition et son ressenti, plus le travail devient subtil. Et ça se retrouve chez les meilleurs ça.
Le timing est essentiel. Par exemple, un demi-arrêt au mauvais moment pousse le cheval vers l’avant. Au bon moment, il permet de rééquilibrer.
Le feeling et le bon timing, c’est la clé pour avancer. »
C’est tout le paradoxe du dressage : plus c’est propre, moins ça se voit. À ce niveau, on ne parle plus seulement de technique. On parle de timing, de ressenti, de communication, presque de microchirurgie montée.
La performance, oui. Mais pas sans surveillance
L’autre intérêt de ces rassemblements, c’est qu’ils ne servent pas uniquement à améliorer une reprise. Ils permettent aussi de surveiller, anticiper, prévenir. Et ça, dans un sport où le détail biomécanique compte autant, ça change beaucoup de choses.
Mélanie de Schaetzen, présente pour le suivi vétérinaire, observe elle aussi ce qui se joue sous la selle.
« Pour moi, c’est surtout un suivi des chevaux qui vont participer aux Coupes des Nations, mais aussi des chevaux à potentiel pour l’avenir.
J’observe leur entraînement, je regarde s’il y a des boiteries ou des anomalies dans les mouvements.
Si je vois quelque chose, j’en parle avec le cavalier pour qu’il puisse faire le suivi avec son vétérinaire.
Ça me permet aussi d’anticiper : savoir quels chevaux pourraient présenter des irrégularités en concours.
Et si une anomalie apparaît en compétition, on peut aller plus loin dans l’analyse et prendre des décisions pour ne pas forcer le cheval. »
Autrement dit : ces journées ne servent pas seulement à faire mieux. Elles servent aussi à faire juste.
Les jeunes chevaux ont aussi leur mot à dire
Ce qui rend ce format particulièrement intelligent, c’est qu’il n’est pas réservé aux locomotives du moment. Les cavaliers peuvent aussi venir avec des chevaux plus jeunes, moins installés, moins prêts, mais déjà très observés. C’est même l’un des ressorts les plus intéressants du système belge : penser la saison, sans oublier l’après.
Larissa Pauluis s’inscrit pleinement dans cette logique.
« C’est hyper formateur, autant pour les jeunes chevaux que pour les chevaux de Grand Prix. C’est important de les sortir de leur environnement habituel pour observer leur comportement.
Ici, j’ai choisi d’amener plutôt des jeunes chevaux. J’ai notamment un sept ans que je vois comme la relève.
Il a énormément de qualités, il apprend très vite. Mais il est encore très chaud, avec beaucoup d’énergie.
Il doit apprendre à se calmer et à reporter plus de poids sur l’arrière-main.
Ces stages sont très utiles parce qu’on les met dans une situation proche du concours, dans un environnement qu’ils ne connaissent pas.
Le comportement est très similaire à celui qu’ils auront en compétition. C’est donc extrêmement formateur. »
Traduction : on ne prépare pas seulement la prochaine sortie. On prépare aussi le prochain cycle. Le prochain cheval de tête. La suite de l’histoire.
Un stage à la carte, mais pas sans colonne vertébrale
Le système a beau être souple, il n’a rien de flottant. Chacun vient selon son programme, ses objectifs, ses concours, le niveau d’avancement de ses chevaux. Mais le cadre, lui, existe. Et il produit quelque chose.
Charlotte Defalque en parle comme d’un sas utile, entre la maison et la compétition.
« C’est très chouette de sortir les chevaux de leur routine et de leur environnement habituel. Ça permet de les mettre en condition et surtout de bénéficier des conseils d’entraîneurs ou de juges externes, ce qui est précieux pour progresser.
La dynamique est vraiment positive. On se croise, on se regarde travailler, on échange.
C’est très important pour la cohésion d’équipe.
L’objectif, c’est de venir avec son cheval de tête pour préparer la saison, mais aussi d’intégrer progressivement des jeunes chevaux pour le futur.
La participation reste flexible. Chacun s’organise en fonction de son planning et des compétitions. »
Rien n’est surjoué ici. Pas de grand discours. Pas de storytelling forcé. Juste des cavaliers qui montent, des chevaux qu’on teste, des techniciens qui observent, des vétérinaires qui veillent, et un collectif qui, doucement, prend forme.
Le vrai luxe : le travail
Le dressage belge avance peut-être comme ça : sans bruit inutile. À raison d’un rendez-vous par mois. Avec des chevaux confirmés, d’autres en devenir, des regards croisés et un peu moins d’ego qu’avant. Ce n’est pas la partie la plus visible du sport. Ce n’est pas celle qui remplit une armoire à trophées en une après-midi. Mais c’est celle qui peut expliquer le vent en poupe qui souffle dans les voiles du dressage belge.
Le genre de journée qui ne fait pas de bruit. Mais qui peut donner des résultats. Beaucoup de résultats.
Retrouvez ici la video d’Equi TV sur l’entraînement de l’équipe belge de dressage.