Grégory Wathelet en Amérique : trois mois, deux chevaux, une démonstration

Publié par Sébastien Boulanger le 03/02/2026

Trois mois. Pas un de plus. Mais suffisamment pour laisser une trace. Cet hiver, Grégory Wathelet a traversé l’Atlantique avec deux cartes maîtresses : Argentina de la Marchette, impériale, et Ace Of Hearts, solide et constant. Bilan chiffré, sensations assumées et réflexion de fond sur le format américain : le Belge ne s’est pas contenté de gagner, il nous a expliqué pourquoi.

Trois mois aux États-Unis, un vrai choix sportif

La tournée américaine n’est plus une parenthèse. Pour les cavaliers du très haut niveau, c’est devenu un levier stratégique. Plus d’épreuves cinq étoiles, des dotations conséquentes, un rythme différent. Wathelet, lui, ne s’en cache pas.

« Oui, le bilan est positif. Mais il faut vraiment regarder les deux chevaux séparément. »

Séparément, parce que les histoires ne sont pas les mêmes. Et parce que les chiffres, parfois, écrasent tout.

Argentina de la Marchette, la régularité qui frôle l’irréel

Avec Argentina, on est clairement dans une autre dimension. Pas de storytelling inutile, juste une suite de performances qui donnent le tournis.

« J’ai regardé rapidement ce qu’elle a fait : elle a sauté quinze parcours à 1m50, elle en a gagné cinq et a terminé quatre fois deuxième. Une fois cinquième, et cinq fois avec quatre points. Elle n’en a pas raté un seul. Le pire résultat qu’elle ait fait, c’est quatre points. Honnêtement, je ne sais même pas si ça arrive souvent à d’autres chevaux. »

Quinze parcours. Zéro contre-performance. À ce niveau, ce n’est plus de la réussite, c’est de la constance absolue.

« Ce n’est pas parce que c’est mon cheval, mais à ce niveau-là, il n’y a pas grand-chose à ajouter : les chiffres parlent d’eux-mêmes. »

Ils parlent fort. Et longtemps.

Ace Of Hearts, solide… parfois dans l’ombre

Face à une telle machine, Ace Of Hearts a forcément souffert de la comparaison. À tort.

« Concernant Ace of Hearts, j’ai parfois manqué un peu de chance. Il a très bien sauté et, avec un peu plus de réussite, il aurait vraiment cartonné pas comme Argentina, mais pas loin. »

Wathelet détaille, sans se cacher derrière l’excuse.

« À Thermal, par exemple, je pense que je fais une petite erreur. L’avant-dernier jour, il saute un peu moins bien, mais il est sans faute et, au barrage, il fait un super tour avec quatre points. Sans ça, il gagnait. »

Le bilan, lui, reste solide : six Grands Prix cinq étoiles, trois classements.

« Il a disputé six Grands Prix cinq étoiles et s’est classé trois fois. À Jersey, il était cinquième ou sixième ; ce week-end, cinquième ; et à Amelia, deuxième. Ce n’est quand même pas mal. »

Quand Argentina vole la lumière

La domination d’Argentina a logiquement attiré tous les regards.

« Peut-être que ses résultats font un peu d’ombre à ceux d’Ace, oui. Quand on a une jument aussi compétitive, ça attire forcément plus l’attention. »

Wathelet insiste pourtant sur sa propre responsabilité.

« À Jersey, par exemple, je fais une faute au barrage. Je n’aurais de toute façon pas gagné, mais j’aurais pu finir troisième, quatrième ou cinquième. Ce sont des erreurs de ma part, des détails qui m’ont coûté quatre points. Lui, en revanche, a sauté pour sauter sans faute à chaque fois. »

Lucidité totale. Sans filtre.

Pourquoi ça marche si bien là-bas

Pourquoi les deux chevaux se sentent-ils aussi bien aux États-Unis ? La réponse est multiple.

« Pour Argentina, une chose est sûre : elle adore être là-bas. Quand je vois le nombre d’épreuves qu’elle a déjà gagnées aux États-Unis… »

Et aux sceptiques, Wathelet répond frontalement.

« Certains disent que ce n’est pas le même niveau qu’en Europe. À ceux-là, j’ai envie de répondre : “Venez monter ici, et on en reparlera après ». A Doha, à Hong Kong c’est la même chose.

Malheureusement ou heureusement, il y a plus de concours cinq étoiles maintenant donc ça « dilue » un peu le niveau. C’est incomparable avec des Genève, Lyon ou Malines, évidement, mais ce n’est pas facile pour autant. Et puis ce n’est pas qu’Argentina ne gagne pas en Europe non plus. On ne va pas cacher non plus. C’est plus délicat, il y a plus de petites palanques etc en Europe.

D’un autre côté, on a aussi de sérieux clients aux Etats -Unis face à nous. »

Les Farrington et compagnie, mais pas seulement.

« Il y a ceux que l’on ne connait pas du tout en Europe et qui ont de très très bons chevaux et un excellent niveau et qui pourraient aussi performer en Europe si il venaient.” »

Il y a aussi la réalité économique.

«la grande différence, et ça, c’est une réalité, C’est que tu cours les mêmes épreuves là bas avec elles pour trois fois plus argent et que c’est sûr que, entre guillemets, façons de parler, m’arracher un peu plus ou lui demander 110 % pour sauter une ranking à un 1m50 à 25000 euros, j’ai un peu du mal à lui demander ça.

Là,  le faire pour 100 000 ou pour 60 000 €, c’est plus motivant pour elle d’aller faire des efforts pour pour une raison. Je ne veux pas dire que 25000€, ce n’est pas de l’argent. Attention. Il faut faire attention à ce que l’on dit. »

Un format qui protège Ace, et stimule Argentina

Le cœur du sujet est là : le format.

« Là où en Europe tu dois disputer une épreuve qualificative, une grosse épreuve et puis un Grand Prix « 10 plus », Aux États-Unis, tu peux faire une 1m40, une 1m45, une épreuve intermédiaire, puis un Grand Prix « un peu moins dur« 10 moins ». Tu arrives moins dans le rouge. »

Pour Ace, c’est essentiel.

« Ace est un cheval que je dois préserver. Je ne peux pas enchaîner uniquement des grosses épreuves. Je sais que je n’aurais pas pu sauter autant de gros concours en trois mois avec lui si j’étais resté en Europe. »

Pour Argentina, c’est presque l’inverse.

« Là-bas, à chaque concours, elle a sauté deux grosses épreuves à 1m50, ce que je fais très rarement en Europe. Il y a davantage de Grands Prix où je suis motivé à lui demander 110 %. »

Jusqu’où aller avec Argentina ? La limite est claire

La tentation de monter encore le curseur existe. Mais Wathelet freine.

« Aujourd’hui, je la trouve hyper compétitive à 1m50. Elle a encore franchi un cap, mais elle a 14 ans. Lui demander plus régulièrement, elle le ferait… mais elle risquerait aussi de le payer sur la durée. »

Il explique son raisonnement sans détour.

« À 1m50, même 1m55, elle s’amuse. Si je lui demande dix centimètres de plus, je sais que je ne lui demanderai pas 100 %, mais 130 ou 140 %. Ce n’est pas ce que je recherche. »

Et il rappelle que chaque décision compte.

« En début de tournée, Ace s’était fait une blème, il avait probablement marché sur un caillou. Rien de grave mais il y avait un risque qu’il ne soit pas rétabli à temps pour le premier week-end. J’vais hésité à mettre Argentina dans le Grand Prix. Finalement je pense que j’ai bien fait de ne pas le faire.La semaine après elle fait 2ème et 1ère dans deux grosses épreuves. Si j’avais tenté le Grand Prix la semaine d’avant, j’aurais peut-être fait quatre points, j’aurais dit c’est bien, mais je n’aurais pas gagné la semaine suivante. »

Et les autres chevaux ? La porte est entrouverte

Forcément, avec un tel bilan, la question arrive.

« Oui, il y a d’autres chevaux de mon piquet pour lesquels ce format pourrait convenir. »

Mais la réponse est loin d’être automatique.

« Beaucoup sont des étalons, et la quarantaine complique les choses. »

Wathelet voit surtout un intérêt pour une catégorie bien précise.

« Pour un bon cheval de 9 ans qui doit prendre de l’expérience et franchir un cap sans aller dans le rouge, c’est idéal. »

À condition de bien choisir ses terrains de jeu.

« Venir pour la tournée de Thermal ou sauter la Major League en décembre, ce n’est pas du tout la même chose. C’est comme comparer Oslo et Lyon : sur le papier, c’est du cinq étoiles 1m60, mais l’exigence n’a rien à voir. Je l’ai encore vu ce week-end avec le Grand prix Coupe du monde 1m60. Comparé au Grand Prix de Major League à 700000$ auquel j’vais participé en décembre et qui était aussi du pourtant du 5 étoiles 1m60, ça n’a rien avoir. »

Trois mois. Une stratégie claire. Deux chevaux gérés avec intelligence. En Amérique, Grégory Wathelet n’a pas seulement empilé les classements. Il a démontré qu’au plus haut niveau, gagner, c’est aussi savoir où placer ses pions

(Photos © Blue Up Prod)

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