À mi-chemin entre le dressage, l’adresse et les traditions équestres du sud de l’Europe, l’équitation de travail reste encore une curiosité pour une bonne partie du public d’Europe du Nord. Ça pourrait ne plus durer. Du 8 au 13 septembre, 74 couples représentant 22 nations se retrouveront à Jerez de la Frontera pour le 7e Championnat du monde WAWE. La Belgique n’y enverra que deux cavalières, mais pas n’importe lesquelles : Louise Poppe et surtout Virginie Dubus, actuelle troisième mondiale. Direction l’Andalousie, là où ouvrir une barrière peut compter autant qu’un changement de pied.
Il existe des sports équestres où une barre qui tombe ruine votre dimanche. D’autres où l’on peut débattre pendant trois heures d’un demi-point sur une épaule en dedans. Et puis il y a cette drôle de discipline.
Ici, le cavalier doit dresser, slalomer, franchir un pont, ouvrir une porte, attraper une perche, négocier différents obstacles et parfois trier du bétail. Le tout avec style, précision, vitesse et, au plus haut niveau, une seule main sur les rênes.
Oui, une seule.
Bienvenue dans un sport qui pioche un peu partout : la finesse du dressage, l’adresse d’un parcours technique et les gestes hérités des cavaliers de ferme. Sur le papier, le cocktail paraît improbable. À cheval, beaucoup moins.

Quand les gestes du quotidien deviennent un sport
La discipline plonge ses racines dans les traditions rurales du sud de l’Europe, particulièrement au Portugal, en Espagne, en France et en Italie. Bien avant les notes des juges et les chronomètres, ouvrir une barrière sans descendre de selle, franchir un passage étroit ou manipuler une longue perche faisaient simplement partie du quotidien de certains cavaliers.
« À l’origine, cela vient vraiment des fermes », raconte Jasmine Velghe, cheffe d’équipe belge. « Il fallait pouvoir ouvrir et fermer une barrière à cheval, prendre une perche, passer sur un pont… Puis tout cela a été transformé en compétition. »
Et c’est probablement la meilleure façon de comprendre l’équitation de travail : des gestes autrefois utilitaires auxquels on a ajouté des juges, des points, un chrono et une sacrée dose de technique.
À l’échelle internationale, la discipline est aujourd’hui encadrée par la World Association for Working Equitation (WAWE). Elle ne dépend donc pas de la FEI, contrairement au jumping, au dressage ou au concours complet. La WAWE possède ses propres règlements, compétitions internationales et classements mondiaux.
À Jerez, elle organisera la septième édition de son Championnat du monde Masters. Un rendez-vous qui commence sérieusement à prendre de l’épaisseur : 74 couples issus de 22 nations sont annoncés en Andalousie.
Confidentiel, peut-être. Minuscule, certainement plus.
Dressage, obstacles et chrono : trois façons de perdre ses nerfs
Pour comprendre le principe, il faut imaginer un concours complet qui aurait remplacé le cross par une série de portes, de ponts et de slaloms.
Première étape : le dressage.
Jusque-là, personne n’est perdu. Le couple déroule une reprise dans laquelle les juges évaluent notamment l’équilibre, l’impulsion, le contact, la disponibilité du cheval et la précision du cavalier. Plus on grimpe dans les niveaux, plus l’affaire devient sérieuse. Changements de pied, pirouettes au galop et mouvements rassemblés font partie du menu des meilleurs.
Ensuite vient la maniabilité, appelée Ease of Handling dans le règlement international.
C’est là que la personnalité de la discipline apparaît vraiment.
Le couple doit enchaîner différents obstacles : ouvrir et refermer une porte, franchir un pont, effectuer un slalom, manipuler une perche ou encore négocier des passages étroits. Plus d’une vingtaine de types d’obstacles existent, même s’ils ne sont évidemment pas tous présents sur chaque parcours.
Mais attention : il ne suffit pas de passer.

« C’est presque du dressage entre les obstacles », résume Jasmine Velghe. « Tout est basé sur l’élégance, l’harmonie et la manière correcte de monter. »
Le cheval doit rester disponible, équilibré et sans tension. Le cavalier doit conserver la précision de sa trajectoire et la qualité de ses aides. Bref, celui qui pensait pouvoir échapper au dressage en allant jouer avec une cloche risque une petite désillusion.
Velghe en sourit d’ailleurs.
« Certains pensent : “Le dressage est trop difficile, je vais faire ça.” C’est une grosse erreur. Si votre dressage n’est pas bon, la maniabilité sera encore plus compliquée. »
Message reçu.
Et puis quelqu’un allume le chrono
Après la précision vient la partie qui réveille généralement les tribunes : la vitesse.
Les obstacles sont toujours là. La philosophie change complètement.
Cette fois, il faut boucler le parcours le plus rapidement possible tout en évitant les fautes. Les trajectoires se raccourcissent, les chevaux repartent en quelques foulées et les cavaliers attaquent chaque seconde disponible.
Un petit parfum de barrage, donc. Sauf qu’au lieu d’enchaîner des oxers à 1,60 mètre, on peut devoir sonner une cloche, contourner des piquets ou repartir après avoir manipulé une perche.
Et c’est souvent là que l’ambiance monte franchement d’un cran.
À Jerez, les concurrents débuteront par le dressage mercredi et jeudi. La maniabilité suivra vendredi avant la vitesse samedi. Le dimanche sera notamment consacré au bétail et aux cérémonies finales.
Et au milieu de tout ça, une vache

Parce qu’une porte, une lance et un chronomètre ne suffisaient manifestement pas, la compétition internationale conserve également une épreuve directement héritée des origines pastorales de la discipline : le tri de bétail.
Le principe est simple à expliquer. Beaucoup moins à exécuter.
Un troupeau est placé dans l’arène. Le cavalier doit identifier un bovin déterminé par un numéro, l’isoler puis le conduire vers une zone définie.
Pour les Belges, l’exercice représente un défi particulier.
« Nous ne le pratiquons pas beaucoup parce que nous n’avons pas beaucoup de compétitions avec du bétail en Belgique », reconnaît Jasmine Velghe.
Les règles ont par ailleurs évolué afin de mieux prendre en compte le bien-être des animaux et d’éviter qu’un même troupeau soit soumis à une succession d’interventions trop rapides ou stressantes.
Sans surprise, il faut aussi préparer les chevaux. Un cheval parfaitement détendu devant une reprise de dressage peut soudain découvrir qu’une vache possède une opinion très personnelle sur la trajectoire qu’on lui propose.
À ce niveau-là, l’improvisation est rarement une bonne stratégie.
Virginie Dubus, la Belge que les autres connaissent déjà
La Belgique se rendra en Espagne avec seulement deux représentantes. Pas suffisamment pour jouer le classement par équipes, où trois résultats sont nécessaires.
Mais elle emmène dans ses valises l’une des cavalières qui comptent actuellement dans la discipline.

Virginie Dubus, Bruxelloise, occupe la troisième place du ranking mondial WAWE Masters avec 673 points. Devant elle, les écarts sont minuscules : la Suédoise Astrid Hedman pointe à 674,5 points et le Portugais Marco Boavista à 674.
Autrement dit, personne n’a besoin de sortir la calculatrice scientifique pour mesurer la distance qui sépare la Belge du sommet.
Avec Hero des Nawies, Dubus s’est progressivement fait un nom bien au-delà des frontières belges.
« Quand je vais en Roumanie ou aux Pays-Bas, les gens me disent : “Ah, vous avez Virginie !” », raconte Jasmine Velghe.
La remarque en dit beaucoup.
Dans une discipline historiquement dominée par les pays du sud et longtemps marquée par une forte présence masculine, la Belge est devenue une figure identifiable du circuit. Elle multiplie également les démonstrations et les stages à l’étranger pour faire connaître son sport.
« C’est vraiment une ambassadrice de la discipline », insiste Velghe.
Et puis il y a les résultats.
Avec Hero des Nawies, Virginie Dubus avait terminé quatrième du Championnat d’Europe Masters 2024. Deux ans plus tard, le couple arrive à Jerez avec davantage d’expérience et un cheval que sa cheffe d’équipe juge encore meilleur.
De quoi parler de médaille ?
Jasmine Velghe esquive gentiment.
« Je ne veux pas lui mettre de pression. »
Évidemment.
Hero, le turbo maison

S
’il existe un secteur où le couple belge peut faire particulièrement mal, c’est la vitesse.
« Elle est vraiment très, très rapide », prévient Velghe. « Hero et elle forment une très belle combinaison. »
C’est aussi ce qui rend le format intéressant. Être excellent en dressage ne suffit pas. Être un avion dans le chrono non plus. Le classement individuel récompense la régularité sur l’ensemble des trois tests montés.
Il faut donc être élégant quand les juges regardent, précis quand les obstacles arrivent et rapide quand le chronomètre démarre.
Facile.
Hero possède désormais une solide expérience au plus haut niveau. Virginie Dubus prépare parallèlement la relève avec Othello, un autre cheval qu’elle fait progressivement évoluer en Masters et sur les compétitions internationales.
Mais pour Jerez, le patron reste Hero.
Et vu la vitesse du duo lorsque le chrono démarre, mieux vaut probablement ne pas cligner des yeux.
Louise Poppe, deuxième cartouche belge

À ses côtés, la Belgique alignera Louise Poppe, originaire de la région de Genk, avec Herrador XXXI.
Moins installée que Dubus au sommet du classement international, Poppe occupe actuellement la 70e place du ranking WAWE Masters avec son cheval. Elle possède néanmoins déjà une expérience du circuit et fait partie des couples engagés au plus haut niveau belge.
Sa présence à Jerez raconte aussi la progression d’une discipline qui cherche encore à élargir sa base chez nous.
Car derrière les deux sélectionnées pour le Mondial, le réservoir belge au niveau Masters reste limité.
« Nous avons quelques Masters en Belgique, mais pas énormément », explique Jasmine.
Plusieurs cavaliers expérimentés ont notamment renoncé au déplacement en Espagne, parfois en raison de l’âge de leur cheval et de la longueur du voyage.
Résultat : deux Belges à Jerez et donc aucun classement par équipes possible.
Il faudra jouer individuel.
Une main sur les rênes, l’autre disponible

Ce qui distingue également le niveau Masters se voit immédiatement : les cavaliers montent à une main.
Dressage, maniabilité, vitesse : même tarif.
La règle vient directement des origines de la discipline. Historiquement, le cavalier devait conserver une main libre pour effectuer différentes tâches : manipuler une perche, ouvrir une barrière ou intervenir auprès du bétail.
La tradition est restée.
Et lorsqu’on observe un couple enchaîner changements de pied, courbes serrées et obstacles techniques avec une seule main sur les rênes, le côté « loisir amélioré » disparaît assez rapidement.
« Ce sont vraiment des cavaliers très habiles », souligne Jasmine Velghe.
Cette saison, le règlement international impose en outre l’utilisation de la main droite au niveau Masters. Un changement loin d’être anodin pour les cavaliers qui avaient construit pendant des années leurs automatismes de l’autre côté.
À ce niveau, déplacer une main peut signifier devoir réécrire une partie entière du logiciel.
En Belgique, on peut commencer beaucoup plus tranquillement
Heureusement, personne ne vous demandera de partir demain matin au galop avec une lance dans une main et les rênes dans l’autre.
Le système belge est construit autour de plusieurs niveaux progressifs : une catégorie d’entrée, puis W1, W2, W3 et W4, cette dernière correspondant au niveau Masters.
Pour les débutants, les reprises sont plus simples, les obstacles moins complexes et l’épreuve de vitesse n’est pas immédiatement au programme, notamment pour des raisons de sécurité.
Puis la difficulté augmente progressivement.
Les reprises deviennent plus techniques. Les parcours demandent davantage de contrôle. La vitesse apparaît. Jusqu’au niveau Masters, où tout se fait à une main.
Les tests sont par ailleurs présentés en musique, ce qui contribue à donner aux épreuves une identité assez différente des disciplines classiques.
La Belgique compte aujourd’hui des compétitions aussi bien en Flandre qu’en Wallonie, en indoor comme en outdoor. Selon Jasmine Velghe, le nombre de pratiquants augmente suffisamment pour créer un nouveau problème plutôt agréable à avoir : trouver davantage de juges.
« Ces deux dernières années, nous avons besoin de plus de juges parce que nous avons davantage de concurrents. »
Il y a pire comme signe de croissance.

Non, il ne faut pas forcément un Lusitanien
L’autre particularité de l’équitation de travail tient à son accessibilité.
Les images des grandes compétitions montrent beaucoup de Lusitaniens et de chevaux ibériques. Logique : leur aptitude au rassembler, leur maniabilité et leur capacité à changer rapidement d’équilibre correspondent parfaitement aux exigences du haut niveau.
Mais pour débuter, nul besoin de passer immédiatement commande au Portugal.
« Dans les petites catégories, peu importe que vous ayez un warmblood, un Lusitanien ou un cheval espagnol », explique Velghe. « Nous avons même quelqu’un qui participe avec un cheval de trait. »
Ce qui compte d’abord, c’est la relation.
« C’est surtout une question d’harmonie et d’obéissance du cheval, et de la manière correcte dont vous effectuez les obstacles. »
Voilà peut-être l’un des meilleurs arguments de la discipline.
Pour un cavalier qui aime le dressage mais cherche davantage de variété, elle offre un terrain de jeu immense. Pour celui qui ne souhaite pas se lancer sur de gros obstacles, elle propose une autre forme de technicité. Et pour le cheval, les portes, ponts, slaloms et objets à manipuler viennent casser la routine du rectangle.
« Les chevaux aiment aussi parce qu’il y a beaucoup de variété », constate Velghe. « Tout repose sur la confiance, l’harmonie et la technique. »
Trois mots qui résument finalement assez bien l’affaire.
Jerez, décor parfait pour sortir de l’ombre

Pour organiser un Mondial d’équitation de travail, difficile de trouver décor plus cohérent que Jerez de la Frontera.
La compétition se déroulera à la Real Escuela Andaluza del Arte Ecuestre, l’un des hauts lieux de la culture équestre espagnole. Là-bas, le cheval ibérique et l’équitation traditionnelle ne servent pas simplement de décoration aux cartes postales.
Et le rendez-vous prend de l’ampleur.
Évidemment une forte présence européenne, mais aussi des concurrents venus notamment du Canada, des États-Unis, du Brésil ou de Colombie.
Pour une discipline encore largement méconnue d’une partie du public équestre belge, le casting commence à devenir franchement international.
Reste maintenant à voir ce que les deux Belges pourront en faire.
Louise Poppe viendra chercher son résultat avec Herrador XXXI. Virginie Dubus et Hero des Nawies arriveront avec un statut différent : celui d’un couple désormais identifié par les meilleurs et installé tout près du sommet mondial.
Puis samedi, quelqu’un déclenchera le chrono.
Et là, normalement, Virginie saura exactement quoi faire.
(Photos ©Collection privée)

