À 44 ans, Steve Guerdat a désormais tout gagné. Huit jours après son titre mondial à Aix-la-Chapelle, le Suisse savoure, récupère et découvre surtout une situation nouvelle : pour la première fois, aucune médaille manquante ne lui indique la prochaine destination. Motivation, peur de mal faire, rapport aux chevaux et vertige de l’après : à l’occasion des Brussels Stephex Masters le champion s’est livré à nous sans chercher à prétendre qu’il connaît déjà la suite.
Champion du monde le dimanche, papa le lundi
On lui demande ce qu’il a pensé en se réveillant le lundi matin au lendemain de son titre. Mauvaise pioche : Steve Guerdat ne s’est pas réveillé. Pour la simple raison qu’il ne s’était pas couché.
Après le titre, quelques verres et une soirée bien méritée à Aix, son propriétaire le ramène en voiture. Le nouveau champion du monde chante sur le chemin du retour et arrive chez lui peu avant sept heures du matin.
À 7h30, sa fille doit partir à l’école.
« Donc je ne suis pas allé me coucher. Je l’ai amenée à l’école et puis, après, la journée a commencé. »
Champion du monde le dimanche, chauffeur scolaire le lundi. Il y a pire comme manière de garder les pieds sur terre.
Sauf que Guerdat, lui, n’en est pas encore tout à fait redescendu.
« Je n’ai pas complètement réalisé parce que les choses se sont enchaînées assez vite », reconnaît-il quelques jours plus tard. L’euphorie est là, évidemment. Mais elle cohabite avec la fatigue, les sollicitations et cette étrange décompression qui suit les très grands rendez-vous.

Il sait que la fête viendra. La vraie. avec ses proches vendredi. Puis celle à Avenches . Ensuite, il aura enfin le temps de comprendre ce qu’il vient de faire.
Et ce qu’il vient de faire n’est pas tout à fait anodin.
Cette fois, il ne manque plus rien
Steve Guerdat a beaucoup gagné. Énormément, même. Mais ce titre mondial manquait encore.
Il ne manque plus.
Et il a été remporté à Aix-la-Chapelle, dans ce stade qui le fait rêver « Tous les jours. Depuis qu’il est gamin », en partant en dernier, avec une Dynamix exceptionnelle.
Surtout, Guerdat a gagné comme Guerdat aime gagner.
La nuance est importante.
Le Suisse est suffisamment perfectionniste pour avoir parfois laissé la manière gâcher un peu le résultat. Il cite lui-même sa première victoire en finale de Coupe du monde à Las Vegas. Il avait gagné, certes, mais son dernier parcours ne lui avait pas plu. Alors il avait eu du mal à savourer complètement.
À Aix, rien de tout cela.
Ou presque.
En cherchant vraiment, il trouve bien dix centimètres qu’il aurait aimé avoir en plus à l’entrée du triple le vendredi soir, histoire d’éviter un effort inutile à Dynamix. Steve Guerdat reste Steve Guerdat.

Pour le reste ?
« C’est ça qui me satisfait tellement dans cette victoire, qui me rend fier : tout a été réuni. La manière aussi. »
Il parle de Dynamix, de sa classe, de la qualité de ses sauts. Il parle de leur championnat comme d’un « aboutissement ». Et puis il y a le lieu, l’ambiance, cette position de dernier à partir et cette ultime médaille à aller chercher.
« Il n’y a pas que le résultat, il y a la manière dont ça a été fait aussi. »
Avant de lâcher une phrase qui, venant d’un homme avec son palmarès, pèse assez lourd :
« Cette victoire est pour moi plus spéciale que toutes les autres. »
Voilà pour le bonheur.
Reste maintenant le problème délicieux des gens qui ont atteint le sommet : où va-t-on quand il n’y a plus de marche au-dessus ?
« Et quoi maintenant ? »
La question pourrait inquiéter. Guerdat, lui, ne dramatise pas. Mais il ne l’esquive pas non plus.
« Pour moi, c’est un nouveau chapitre qui commence. »
Le dimanche de son titre, dans l’émotion, il avait même parlé d’une « nouvelle vie ». Quelques jours plus tard, il rectifie. Nouvelle vie, peut-être pas. Nouveau chapitre, certainement.
Et pour une fois, le Suisse avance sans plan parfaitement dessiné.
Il connaît pourtant très bien le mécanisme de l’après-grand objectif. Les Jeux olympiques lui ont appris cette sensation étrange.
Pendant des années, tout est organisé autour d’une date. On sait que les Jeux arrivent. On construit les saisons, on gère les chevaux, on planifie. Toute une vie sportive converge progressivement vers quelques minutes en piste.
Puis les Jeux se terminent.
« Tu te réveilles le matin, la vie continue, mais tu as presque l’impression qu’il y a un coup d’arrêt. T’es devant un mur ou devant un trou noir et tu te dis : “Mais… et quoi maintenant ?” »
Cette fois, la situation est différente.
Gagner toutes les médailles à son âge n’était pas une date entourée en rouge dans le calendrier.
« Ce n’était pas programmé de gagner toutes les médailles à 44 ans. Pour notre sport, ce n’est encore pas vieux, avec des chevaux qui sont en pleine forme. Mais c’est arrivé. »
Et voilà Guerdat dans un territoire qu’il connaît moins bien : celui où il n’y a plus de trophée manquant pour dicter naturellement la prochaine destination.
« Je ne veux pas me mentir : je ne sais pas. Je ne sais pas comment je vais réagir. »
Pas de syndrome Phelps
On lui parle de Michael Phelps. De ces champions qui ont tellement gagné que l’après a parfois été beaucoup plus compliqué que le chemin vers le sommet. De la dépression qui peut suivre la disparition du prochain objectif.
Guerdat coupe rapidement court à cette perspective.
« Dépression, sûr que non, parce que j’adore ma vie, j’adore ce que je fais. »
Et c’est là que sa réponse devient peut-être plus intéressante que la question du prochain championnat.
Guerdat ne monte pas uniquement pour ajouter des lignes à son palmarès.
« J’adore me lever le matin pour aller à l’écurie et monter mes chevaux. Il y a énormément de sources de satisfaction dans notre sport. »
Il se permet même une petite comparaison avec les autres disciplines. Faire des longueurs pendant des heures avec la tête sous l’eau ? Il comprend qu’un nageur puisse finir par en avoir marre. Taper dans une balle de tennis ? Même raquette, même balle, même terrain, résume-t-il en substance.
Chez les cavaliers, dit-il, le jeu se renouvelle constamment.
Parce qu’il y a le cheval.
Un jeune à construire. Un autre, moins talentueux, qui progresse. Une relation à comprendre. Un détail qui fonctionne enfin après des semaines de travail. Des réussites qui ne produiront jamais une médaille, un podium ou un communiqué de presse, mais qui peuvent compter énormément pour celui qui les vit.
« Il n’y a pas que le résultat sportif. Il y a aussi la progression des chevaux. »
Guerdat souligne d’ailleurs que cette satisfaction-là est probablement moins visible dans les médias. Pourtant, pour le cavalier, elle existe tous les jours.
C’est peut-être ici que se trouve déjà une partie de la réponse à son fameux « et maintenant ? ».
Quand les médailles ne peuvent plus servir de cases à cocher, il reste les chevaux.

« Mes chevaux sont mes psychologues »
On lui demande alors comment il compte gérer cette nouvelle situation. Avec un psychologue sportif, peut-être ?
La réponse fuse.
« Mes chevaux sont mes psychologues. »
La formule pourrait faire sourire, mais la suite dit beaucoup du personnage.
Guerdat parle peu de ce qui se passe dans sa tête. Même avec son entourage.
« J’ai toujours été assez réservé. Je garde les choses un peu pour moi. »
Mais être réservé ne signifie pas nier ses émotions. Au contraire. Sa méthode consiste presque à refuser d’en avoir une.
Pas de mantra. Pas de tentative de se persuader que tout va merveilleusement bien lorsqu’il est stressé.
« Si je suis stressé, ben je suis stressé. Je n’ai pas de raison de me convaincre de ne pas l’être parce que se convaincre de ne pas l’être, c’est l’être encore plus. »
Même chose avec la peur.
« Si j’ai mal dormi parce que j’avais mal au ventre, parce que j’avais peur de mal faire, pourquoi le cacher ? C’est comme ça. Puis on essaye de faire avec. »
Voilà peut-être l’un des paradoxes les plus intéressants de Guerdat.
Vu de l’extérieur, il donne souvent l’impression d’un homme dont le rythme cardiaque pourrait rester stable au milieu d’un incendie. Mais son calme n’est pas l’absence de peur. Chez lui, il semble plutôt venir de son acceptation.
Pas besoin de se raconter qu’elle n’existe pas.
Elle est là ? Très bien.
On monte avec.
Le luxe de ne pas savoir
Reste donc l’avenir.
Guerdat pourrait répondre Los Angeles. Un nouveau championnat. Une autre finale de Coupe du monde. Une nouvelle génération de chevaux. Une énième ligne au palmarès.
Il ne le fait pas.
« Comment mon mental va réagir ? Comment ma motivation va revenir ? Ça ne me fait pas peur, mais je ne sais pas. »
Et pour quelqu’un qui a passé une bonne partie de sa carrière à contrôler les détails, préparer les échéances et chercher les quelques centimètres qui feront la différence, cette absence de réponse ressemble presque à une nouveauté.
Il ne paraît pourtant pas pressé de la trouver.
« Ce sont des questions auxquelles je n’ai pas les réponses. Je vais voir ce que la vie me réserve. Avec les chevaux, de toute façon, il y a toujours tellement de surprises. »
Il ne parle pas de « trou noir ». Ou plutôt, il se reprend immédiatement lorsqu’il emploie l’expression. Le mot est trop négatif pour ce qu’il ressent.
C’est davantage l’inconnu.
Et cet inconnu ne lui fait pas peur.

À 44 ans, Steve Guerdat est champion du monde. Il possède désormais cette dernière grande médaille qui résistait encore à son palmarès. Ses chevaux sont là. L’envie de les monter aussi.
Pour le reste, il verra.
Après avoir passé sa carrière à savoir exactement où il voulait aller, le nouveau champion du monde peut peut-être s’offrir un luxe assez rare : ne pas encore savoir ce qui vient ensuite.

