145 couples, un premier départ à 9h30 et une Chasse au barème C pour lancer les Mondiaux de saut d’obstacles : autant dire qu’il valait mieux avoir choisi une place confortable dans les tribunes d’Aix-la-Chapelle. Plus de sept heures plus tard, Julien Épaillard avait mis tout le monde d’accord en 70’’60. Mais derrière la fusée française, la Belgique a surtout réussi exactement la journée qu’elle était venue chercher : quatre cavaliers, quatre sans-faute et 3,69 points au compteur, soit seulement 0,21 de plus que l’Allemagne, leader. Les Mondiaux viennent à peine de commencer. Les Belges, eux, sont déjà dedans.
145 cavaliers et quelques thermos de café
À 9h30, il fallait avoir choisi son siège avec soin.
Parce qu’avec 145 couples au départ du Turkish Airlines-Prize, première épreuve du championnat du monde de saut d’obstacles, la journée promettait d’être longue. Très longue. Du genre à voir Marcus Ehning entrer en piste au petit-déjeuner et Julien Épaillard mettre tout le monde d’accord à l’heure du goûter.

Le principe de cette première manche était pourtant limpide : une Chasse au barème C. Le chrono comme juge de paix et quatre secondes ajoutées pour chaque faute aux obstacles. Pas vraiment le moment de s’endormir sur une foulée.
Et surtout, pas une simple mise en jambes : les résultats de cette épreuve comptent pour les classements individuel et par équipes.
Il fallait donc aller vite. Mais pas trop.
Prendre des risques. Mais pas trop.
Préparer la suite sans hypothéquer le présent.
Bref, le genre d’équation que les cavaliers de championnat adorent.
Et à ce petit jeu, les Belges ont été particulièrement bons.
Quatre Belges, quatre sans-faute : merci et à demain
Abdel Saïd. Pieter Devos. Nicola Philippaerts. Thibeau Spits.
Quatre cavaliers en piste. Quatre parcours sans faute.
On pourra toujours rappeler que ce n’était que le premier jour. Les Belges eux-mêmes se sont chargés de le faire environ toutes les trente secondes en zone mixte. Mais lorsqu’on commence un championnat du monde, ne rien laisser traîner en route constitue généralement une assez bonne idée.
Abdel Saïd et Wathnan Quaker Brimbelles ont ouvert la boutique. Sans-faute, malgré quelques prises de risques, notamment sur le double 12 où il ne fallait pas avoir oublié de respirer.

Mais Saïd avait surtout son cheval avec lui.
« Mon cheval m’a donné énormément de confiance. C’est pour cela que nous l’avons choisi. Il grandit dans ce genre d’arène, il adore ça et, sincèrement, il m’a donné des sensations incroyables. »
Dans un stade comme celui d’Aix, ce n’est pas tout à fait un détail.
Le Belge soulignait également le travail du chef de piste, obligé de composer avec 145 couples et des niveaux forcément très différents.

« C’était technique. Tout dépend de la vitesse à laquelle on décide d’aller : forcément, plus on va vite, plus on prend de risques et plus on s’expose à faire tomber des barres. Mais je trouve que c’était un bon parcours, avec une difficulté qui va pouvoir monter progressivement au fil des prochains jours. »
Traduction : mercredi, on pouvait encore discuter. Pour la suite, probablement un peu moins.
Pieter Devos, ou l’art d’aller vite sans avoir l’air pressé
Puis Pieter Devos et Casual DV sont arrivés.
Et pendant un peu plus de 72 secondes, la jument a donné l’impression que le saut d’obstacles de championnat était finalement une activité assez simple. Un bon galop, quelques virages, des barres à laisser dans les taquets et retour au paddock.

Évidemment, Devos avait une lecture légèrement différente.
« De l’extérieur, peut-être, oui, mais dessus, c’est quand même un peu de stress. »
Merci Pieter. On commençait presque à envisager une inscription.

Le Belge avait surtout un problème à résoudre : Casual possède suffisamment de sang pour que transformer cette première manche en drag race soit une idée assez moyenne. L’objectif était donc d’aller vite sans affoler la mécanique, et surtout sans entamer la confiance nécessaire pour les jours suivants.
Devos avait regardé Marcus Ehning et Coolio 42, premiers à entrer en piste et auteurs d’un parcours sans faute en 74’’16. Il avait aimé ce qu’il avait vu : un rythme régulier, un cheval détendu et aucun effort inutile.

Alors il a copié.
Enfin, presque.
Dans l’avant-dernière ligne, Devos a fait cinq foulées là où Ehning en avait choisi six.
Résultat : 72’’76.
« Je suis très content d’avoir pu faire un tour avec un très bon rythme, avec un très bon chrono aussi, sans que mon cheval ait souffert. »
Mais le chrono n’était presque pas l’information la plus importante.
« Pour moi, le plus important, c’est qu’elle ait vraiment confiance. On est vraiment un et on a travaillé très longtemps pour ça. »
Puis est arrivée la phrase obligatoire de tout cavalier qui vient de réussir son entrée dans un championnat :
« Il faut rester avec les pieds par terre parce qu’on vient de commencer. »
Voilà. Nous y sommes.

Philippaerts déroule, Spits serre les dents
Nicola Philippaerts et Katanga v/h Dingeshof ont poursuivi le travail.
Là encore, aucune barre et pas de grand cinéma. Katanga, qui peut être chaude lors d’une première épreuve, a parfaitement répondu dans un stade qu’elle connaît et apprécie.
Pour Philippaerts, le piège de cette Chasse était justement de chercher le juste milieu.

« Le premier jour, c’est toujours très important. C’est difficile d’aller trop vite ou trop lentement. Il faut avoir le bon rythme. »
Le bon rythme, Nicola l’a manifestement trouvé puisqu’il termine dans le Top 10, ex æquo avec Ben Maher et Abdullah Al Marzooqi.
Et ce n’est pas seulement une bonne opération comptable. Katanga est sortie du parcours avec suffisamment de facilité pour laisser son cavalier regarder la suite avec envie.
« Elle aime bien la piste, elle aime bien le concours, elle se sent bien. Maintenant, on doit juste rester très concentrés sur toutes les épreuves. »

Restait Thibeau Spits.
Le dernier Belge à entrer en piste a connu un début de parcours moins confortable. Son cheval était nerveux. Le stade d’Aix n’est pas exactement la carrière du concours du dimanche et cela s’est senti.
Spits n’a pas paniqué.
Après la première ligne, il a pris le temps nécessaire, remis le couple dans le même sens et terminé sans faute.

Quatre sur quatre.
« Ça ne veut rien dire. Les prochains jours vont décider le classement des équipes. Mais c’est bien qu’on ait tous bien commencé et je pense que ça motive pour les prochains jours. »
Ça ne veut peut-être « rien dire ».
Au classement, pourtant, ça commence déjà à s’écrire.
Allemagne 3,48. Belgique 3,69. Autant dire rien.
Après cette première journée, l’Allemagne mène le championnat par équipes avec 3,48 points de pénalité.
La Belgique suit avec 3,69.
Soit 0,21 point.
Derrière, les États-Unis sont troisièmes avec 4,85.

À ce stade, appeler ça un écart reviendrait à qualifier une feuille de papier de mur porteur.
Peter Weinberg pouvait donc difficilement réclamer davantage à ses quatre cavaliers.
« Aujourd’hui, c’était absolument brillant. Nos quatre cavaliers ont signé un sans-faute et ils ont également été assez rapides. Je suis vraiment très heureux de cette première journée. »
Le sélectionneur savait évidemment la qualité des couples qu’il avait amenés à Aix. Mais entre savoir qu’une équipe est forte et voir quatre cavaliers rentrer sans une barre au sol, il reste une petite variable que personne ne maîtrise vraiment : la journée elle-même.
« Je suis très confiant dans les couples cavalier-cheval que nous avons actuellement, ils sont très forts. Mais il faut aussi avoir la réussite du jour, et nous l’avons eue. Ils ont tous très bien monté et les chevaux ont tous très bien sauté. »
Et Weinberg insiste sur un point : contrairement à une petite vitesse destinée à dérouiller les articulations, celle-ci compte vraiment.
« Le chemin est encore très long, mais cette première journée est importante parce que cette épreuve de vitesse compte aussi pour le classement par équipes. »
Bref, la Belgique n’a encore rien gagné.
Mais elle n’a surtout rien donné.
Épaillard, évidemment
Pendant que les Belges construisaient leur championnat, le TGV Épaillard rentrait en gare.
Le Français avait un avantage : lorsqu’il est entré en piste avec Fringan de Vesquerie, 122 cavaliers avaient déjà effectué leur parcours. De quoi observer les trajectoires, mesurer les distances et identifier les endroits où grappiller les dixièmes.
Restait un léger détail : exécuter le plan.
Et le plus agaçant pour les autres, c’est qu’Épaillard ne l’a même pas totalement exécuté.
Son cheval, très prudent, l’a obligé à temporiser à deux endroits et à ajouter une foulée par rapport à ce qu’il avait imaginé.
Terrible conséquence : il n’a gagné qu’avec 1’’34 d’avance. 70’’60.

Personne d’autre ne descendra sous les 71 secondes.
« Mon cheval a sauté avec énormément de prudence. C’est vraiment fantastique. Il est très sensible, donc je suis très heureux de la manière dont il a géré l’atmosphère dans une arène aussi impressionnante. »
Pour la vitesse, on savait.
Pour le reste de la semaine, c’était peut-être l’information la plus importante.
Devant, il n’y a déjà plus beaucoup de touristes
Un coup d’œil au Top 10 suffit à comprendre où l’on a mis les pieds.
Derrière Épaillard, Harrie Smolders et Mr Tac des Fusains ont confirmé leur formidable entrée en matière. Le Néerlandais avait été le premier à descendre sous les 72 secondes avec ses 71’’96, avant que la fusée normande ne lui passe dessus.

Scott Brash et Hello Mango se sont eux aussi immédiatement installés dans la bagarre.

Et derrière, ça ne respire pas beaucoup mieux.
Sophie Hinners et Iron Dames Singclair ont signé l’un des parcours les plus séduisants de la journée. L’Allemande reconnaissait avoir senti monter un peu de nervosité dans la matinée avant de se remettre les idées dans le bon ordre : rester calme et monter comme d’habitude. Résultat : une quatrième place provisoire et 0,84 point.

Daniel Deusser et Otello de Guldenboom ainsi que Steve Guerdat et Dynamix de Bélhème sont également aux avant-postes. Les deux hommes ont même signé exactement le même chrono brut : 72’’32.

Guerdat avait déroulé une véritable leçon avec Dynamix, multipliant les virages courts sans jamais donner l’impression de précipiter sa jument.
Le Suisse avait d’ailleurs une crainte avant de rentrer en piste : que sa championne soit un peu trop fraîche.
« Dynamix saute toujours très bien. J’ai effectué quelques virages serrés à la détente pour voir comment elle réagissait et elle était déjà très concentrée. Elle n’a pas énormément sauté cette année, donc j’avais peur qu’elle soit un peu trop fraîche. »
Manifestement, elle avait juste ce qu’il fallait.
Puis arrivent notamment Ben Maher et Point Break. Le Britannique n’est pourtant pas exactement réputé pour distribuer les compliments à la pelle, mais il n’a pas cherché longtemps sa note après son parcours.

« Je donnerais une note de 10/10 à notre parcours, et je ne dis pas cela très souvent ! »
Vu l’endroit où le couple se retrouve après le passage de 145 concurrents, la notation n’était pas complètement délirante.
Et au milieu de cette collection de monstres, Nicola Philippaerts a placé Katanga dans le Top 10, ex æquo avec Maher et Abdullah Al Marzooqi, complétant parfaitement le tableau belge.

Le constat est assez simple : les patrons ont répondu présent.
Champions olympiques, champions d’Europe, anciens numéros un mondiaux, habitués des podiums cinq étoiles… On cherchera les touristes une autre fois.
Surtout, derrière Épaillard, tout ce beau monde voyage quasiment dans la même valise.
Une barre jeudi, un abord raté, deux foulées reprises et on peut traverser le classement plus vite qu’on ne traverse le stade d’Aix.
Cette Chasse n’a distribué aucune médaille.
Elle a simplement permis aux meilleurs de prendre leur place dans la file d’attente.
Mauvaise nouvelle pour les autres : ils sont presque tous là.
Vogel, Fredricson, Ermann : le premier jour peut déjà coûter cher
Évidemment, tout le monde n’est pas rentré à l’hôtel avec le même sourire.
La première grosse victime porte un nom qu’on n’imaginait pas vraiment retrouver dans ce paragraphe : Richard Vogel.

Avec United Touch S, le champion d’Europe en titre faisait partie des couples les plus attendus de la journée. Mais le vertical numéro 11 est tombé.
Une barre.
Quatre secondes.
Et dans une Chasse où les meilleurs se tiennent en poussières de chronomètre, la facture arrive immédiatement.
Vogel termine 46e avec 3,38 points de pénalité.
Rien n’est terminé, évidemment. Mais lorsqu’Épaillard commence à zéro et que vous lui rendez déjà 3,38 avant les gros morceaux du championnat, la définition du mot « marge » change légèrement.
Peder Fredricson et Alcapone des Carmille ont eux aussi vécu une journée dont ils se seraient volontiers passés.
Parti avec un peu de retard après que son cheval a déferré au paddock, le Suédois a eu beaucoup de mal à trouver son parcours. Une grosse faute sur l’oxer de sortie du dernier double, après un mauvais abord, a sérieusement plombé son entrée en matière.

Pour Antoine Ermann, la sanction a été encore plus brutale.
Floyd des Prés déroulait jusque-là un parcours fluide lorsque l’alezan a refusé le vertical sur bidet à l’entrée du double numéro 9.
« Floyd n’a pas compris. »
Ermann n’a pas cherché d’excuse. Il a notamment pointé son abord de l’oxer précédent, qui l’avait mal positionné pour les sept foulées suivantes.

« Je pense surtout que j’ai mal négocié l’oxer précédent, ce qui m’a mal placé pour les sept foulées suivantes. Il ne pouvait alors pas fournir l’effort demandé dans ce double. »
En championnat, certaines secondes paraissent longues.
Celles-là ont dû sembler interminables.
Et le Brésil n’avait vraiment pas besoin de ça
Le Brésil avait probablement commandé une semaine un peu plus calme.
Raté.
Déjà secouée par le forfait de Yuri Mansur et les remous qui l’accompagnent, l’équipe a perdu Marlon Módolo Zanotelli et Dorette, éliminés après leur passage sur le mur numéro 7. La jument s’est fortement décalée vers la gauche et n’a pas franchi l’obstacle entre les fanions réglementaires.
Conséquence immédiate : plus de drop score.
Autrement dit, les trois autres Brésiliens n’avaient plus vraiment le droit à la journée sans.
Rodrigo Pessoa et Major Tom ont ensuite sorti les rame pour, sous le déluge, livrer une prestation très convaincante, mais pour le Brésil, la semaine vient de se transformer en partie de Jenga.

Désormais, mieux vaut ne plus toucher à rien.
Et puis il y a ceux qui posent question
Il y a enfin ces parcours que l’on regarde en comprenant assez vite que la journée risque de mal se terminer.
Ça commence à tanguer dès le numéro 1. Au 4 ou au 5, cela devient franchement inquiétant. Et parfois, la ligne d’arrivée n’arrive jamais.

Ksenia Khairulina en a offert l’un des exemples les plus marquants.
Rapidement en difficulté, la cavalière concède un refus sur le numéro 2, négocie péniblement le double suivant, fait tomber la palanque puis finit par chuter au numéro 5.
En quelques obstacles, une question difficile à éviter s’installe : tous les couples présents avaient-ils réellement les armes pour affronter une épreuve de championnat du monde ?
Car le parcours avait précisément été pensé en tenant compte des différences de niveau d’un plateau de 145 partants. Marcus Ehning, premier à s’élancer, le soulignait lui-même :
« Ce n’est pas facile de construire un parcours de grand championnat, surtout avec cent quarante-cinq partants. Le parcours est juste, il y a quelques options et des choix de foulées. »
Khairulina occupait la 1581e place mondiale. Un classement mondial ne suffit évidemment pas, à lui seul, à déterminer si un cavalier possède ou non le niveau pour affronter un parcours donné. Mais ajouté à ce que la piste a montré mercredi, il nourrit forcément l’interrogation.
Certains détails techniques observés pendant son passage, comme cet étrier passé du mauvais côté et ballotant contre le flanc du cheval, n’ont pas vraiment dissipé le malaise.
Et c’est là que la question dépasse son seul cas.

Ouvrir un championnat du monde à davantage de nations, offrir une vitrine internationale au saut d’obstacles et permettre à des cavaliers issus de circuits moins exposés de participer à la grande fête est une ambition parfaitement compréhensible.
Mais quelle promotion du sport offre-t-on lorsque certains couples donnent, dès les premiers obstacles, le sentiment d’être dépassés par les exigences de l’épreuve ?
Ils n’ont heureusement pas été légion mercredi. Mais le cas n’était pas totalement isolé.
Et c’est peut-être le plus préoccupant.
Parce que cette Chasse constituait encore l’entrée du menu.
Jeudi, les obstacles vont monter, les parcours vont se durcir et les erreurs techniques coûteront autrement plus cher que quatre secondes ajoutées à un chronomètre.

Pour certains, la nuit risque donc d’être longue.
Et le réveil brutal.
0,21 point et surtout ne pas s’enflammer
Après plus de sept heures de compétition et 145 passages, le premier verdict est donc tombé.
Épaillard devant en individuel.
L’Allemagne devant par équipes.
Et la Belgique à 0,21 point.
Peter Weinberg l’a répété :
« Le chemin est encore très long. »
Pieter Devos aussi :
« Il faut rester avec les pieds par terre parce qu’on vient de commencer. »
Thibeau Spits est allé encore plus loin :
« Ça ne veut rien dire. Les prochains jours vont décider le classement des équipes. »
C’est le problème avec les cavaliers de haut niveau. Quand tout va mal, ils expliquent qu’un championnat est long. Quand tout va bien, ils expliquent qu’un championnat est long.
Alors disons simplement ceci.
La Belgique n’a encore rien gagné à Aix.
Mais mercredi, avec quatre sans-faute, un Philippaerts dans le Top 10 et seulement 0,21 point à reprendre aux Allemands, elle n’a surtout rien perdu.
Et dans un championnat du monde, c’est parfois la meilleure manière de commencer à gagner.

Les résultats complets de l’épreuve ici



