Richard Vogel venait chercher le Rolex Grand Slam. Ben Maher repart avec le Grand Prix. Au bout d’un scénario complètement fou, conclu par un barrage entre six cavaliers à quatre points, le Britannique s’impose devant Lillie Keenan and Steve Guerdat. United Touch S laisse une barre et un rêve en route. Roy van Beek, lui, passe tout près d’un dimanche monumental.
Il faudra encore attendre pour faire fabriquer un deuxième fauteuil. Dans le salon très privé des vainqueurs du Rolex Grand Slam, Scott Brash reste seul. Richard Vogel avait pourtant les invitations, le costume et, surtout, le cheval pour venir s’asseoir à ses côtés. Mais Spruce Meadows ne réserve aucune place. Même aux phénomènes.
Au terme d’un Grand Prix qui trouve sans cesse une nouvelle façon de changer de patron, c’est Ben Maher qui rafle la mise. Pas le million de bonus promis à Vogel en cas de troisième Majeur consécutif, mais une victoire de plus dans un palmarès où il faut déjà écrire petit.

Sept zéros et quelques gros clients derrière
La première manche laisse sept couples sans pénalité. Katie Laurie ouvre la voie avec Django II, bientôt rejointe par Yuri Mansur and QH Alfons Santo Antonio. Richard Vogel suit avec United Touch S. Certes, ça touche. Le bois frétille. Mais tout reste en place et le rêve continue.
Roy van Beek, Sameh El Dahan, Daniel Coyle and Lillie Keenan complètent le groupe. Derrière, Nayel Nassar ne concède qu’un point de temps. Christian Kukuk, Steve Guerdat, Ben Maher et McLain Ward accrochent également la deuxième manche parmi les meilleurs à quatre points.
Une barre de retard pour Guerdat et Maher ? À ce niveau, c’est une invitation à revenir. Les deux champions sont les seuls de ce dernier groupe à signer un second parcours sans faute. Ils posent donc leurs quatre points sur la table et attendent de voir.
Ils ne vont pas être déçus.
Le dernier oxer ne fait pas de cadeaux
Nassar and ESI Ali ajoutent une faute à leur point de temps et passent à cinq. Puis les sans-faute entrent en scène. Avec Roy van Beek and Cavoiro-H Old, la Belgique tient longtemps quelque chose de très grand.
Tout est juste. Jusqu’au dernier oxer.
Six foulées, un cheval qui passe un peu à plat et cette barre qui choisit le sol au pire moment. À 24 ans, le Belge passe tout près de l’exploit. Tout près seulement. Le genre de parcours dont on peut être fier et revoir la fin quinze fois dans sa tête.
Katie Laurie lui emboîte le pas jusqu’à la dernière mauvaise idée : faute, elle aussi, sur l’ultime oxer avec Django II.
Yuri Mansur arrive alors avec son complice de 19 ans. Dans le double, la barre de l’oxer rebondit deux fois dans son taquet. Deux petits sursis avant la chute. Le chronomètre ajoute sa contribution : cinq points pour le Brésilien. Même total pour Sameh El Dahan and Oscar-A, dont les espoirs s’arrêtent là.
La barre à un million
Then United Touch S entre en piste. Et pendant un moment, on ne voit vraiment pas ce qui peut arriver à ce couple.
Le cheval vole. Vogel accompagne. Dans le double, une barre tremble comme pour Mansur, mais cette fois elle accepte de rester. Comme si elle avait voulu contribuer à écrire l’Histoire. Deux obstacles plus loin, en revanche, le bois tombe bel et bien dans le bidet.
La barre à un million ? Peut-être. Pas encore forcément.
Avec quatre points, l’Allemand reste en course pour un barrage. Il lui faut désormais compter sur les autres. Une position nettement moins confortable que la selle de United quand tout va bien.
Le ciel accueille Daniel Coyle and Farrel avec une pluie que l’on peut croire irlandaise. Welcome. Le parcours tient, jusqu’au double où Vogel vient de fauter en sortie : c’est l’entrée et la sortie qui tombent cette fois. Huit points. Vogel respire encore.
Reste Lillie Keenan. Déjà victorieuse en début de semaine, l’Américaine guide Fasther vers ce qui ressemble de plus en plus au coup parfait. Mais la sortie du premier double lui coûte également quatre points.
Personne à zéro. Personne à une barre de moins que les autres. Six cavaliers à quatre points, sept obstacles pour les départager.
Il faut y retourner.
Même Steve Guerdat ne misait pas vraiment sur ce scénario. « Je m’attendais à un sans-faute, voire deux au maximum, comme Leopoldo en obtient généralement. Cela m’aurait laissé à la cinquième place. J’espérais donc vraiment pouvoir revenir au barrage et tenter ma chance. »
Le Suisse est servi. Et il ne boude pas son plaisir : « Le barrage, c’est quelque chose que j’adore dans notre sport. Je sais que tout le monde n’y est pas très favorable ici pour le Grand Prix des Masters, mais je trouve cela passionnant pour le public. » Six cavaliers à quatre points pour jouer un tel morceau : personne ne l’avait commandé, mais le spectacle est bien au rendez-vous.
Guerdat pose la question, Maher répond
Steve Guerdat ouvre le barrage avec Albführen’s Iashin Sitte en champion du monde. Demi-tour serré, obstacle pris de biais, tout passe. Le chronomètre s’arrête à 42’’25. Une manière très personnelle de laisser un message aux suivants : allez-y, amusez-vous maintenant.
Ben Maher a du répondant. Avec Enjeu de Grisien, le Selle Français de 12 ans, le Britannique signe à son tour le sans-faute : 41’’40. Merci Steve pour la référence, on prend la place.

Quatre-vingt-cinq centièmes séparent les deux hommes. De quoi laisser au Suisse un petit regret, très précis : « Je pense que j’aurais dû faire une foulée de moins pour aller sur le dernier obstacle. Cela aurait peut-être suffi pour gagner. »
Mais Guerdat retient surtout la prestation de Yashin, qui découvre les Masters. « Il est très bon depuis le début de l’année, mais les Masters, c’est encore autre chose. Aujourd’hui, il m’a donné raison d’avoir voulu tenter l’aventure avec lui. Il a bien sauté en première manche, fantastiquement en deuxième et encore mieux au barrage. » Une progression qui vaut bien quelques sourires, même avec deux Britanniques et Américains prêts à vous gâcher le classement.
Roy van Beek ne se lance pas dans une surenchère avec les deux champions. Avec Cavoiro-H Old, il construit son barrage, garde les barres en place et signe un nouveau sans-faute. Il y a des dimanches où l’on apprend vite. Le Belge montre surtout qu’il a déjà de solides arguments pour s’inviter à cette table. Il termine finalement quatrième de ce Grand Prix de Spruce Meadows, au pied d’un podium peuplé de cadors. À 24 ans, difficile de parler d’un lot de consolation.
For Katie Laurie and Django II, la vitesse passe moins bien dans les jambes. Les espoirs s’envolent dès le deuxième obstacle.
Vogel dispose alors de sa deuxième et dernière chance. Le train United est lancé. Mais la barre qui dansait sans tomber au tour précédent choisit cette fois de quitter ses taquets.
Adieu le million. Adieu le Grand Slam.
Onze ans après son exploit, Scott Brash reste seul. Et cette nouvelle tentative avortée remet encore un peu de doré sur la performance de l’Écossais.
Keenan, à 45 centièmes du sommet
Le Grand Slam est joué. Le Grand Prix, pas encore.
Lillie Keenan peut toujours déloger Maher et décrocher le plus beau succès de sa carrière. L’Américaine perd un peu de temps dans le demi-tour, puis repart franchement à l’attaque avec Fasther. Dernière ligne à toute berzingue, le hongre garde tout en place.
Le sans-faute est là. Le chronomètre presque : 41’’85.
Quarante-cinq centièmes de trop pour Keenan. Juste assez pour Maher et son Selle Français de 12 ans, Enjeu de Grisien (Toulon x Andiamo), qui s’imposent devant l’Américaine et Steve Guerdat au bout d’un après-midi où même une faute ne suffit pas à vous sortir de l’histoire.

Maher chasse enfin les mauvais sorts
À écouter le Britannique, cette victoire dépasse largement le plaisir d’ajouter une coupe sur une étagère. Les Majeurs Rolex, Maher les poursuivait depuis longtemps. Même avec Explosion W, la porte ne s’ouvrait pas.
« Nous passons l’année à courir les concours cinq étoiles, mais les Majeurs Rolex représentent le sommet de notre sport. Ce sont les épreuves que tout le monde veut gagner. Alors on revient, encore et encore, et on continue d’essayer. J’ai été proche à quelques reprises avec Explosion, mais je n’arrivais jamais à aller au bout. »
Cette fois, le dernier mot lui appartient. Et le soulagement prend presque des airs d’exorcisme : « Peut-être que cette victoire met enfin un terme à cette malédiction qui me suivait depuis des années. J’espère pouvoir profiter d’une belle dynamique maintenant. »
Maher n’oublie pas pour autant celui dont le rêve vient de s’effondrer. « Je suis vraiment désolé pour Richie aujourd’hui. Je n’ai jamais été dans cette situation précise, mais je connais la pression. Cela aurait été une histoire magnifique s’il avait gagné. Mais ce sont des épreuves tellement difficiles à remporter. »
Il vient justement de rappeler pourquoi. Pour écrire sa propre histoire, il faut parfois interrompre celle du voisin.
À 43 ans, avec trois titres olympiques et un palmarès long comme un dimanche à Spruce Meadows, Ben Maher décroche pourtant son premier Majeur du Rolex Grand Slam. et devient désormais le “live contender” du Rolex Grand Slam. Sa victoire à Calgary lance son cycle. Prochain Majeur, le CHI de Genève en décembre.
Vogel venait pour le Grand Slam. Maher prend le Grand Prix. À Spruce Meadows, les grands projets tiennent parfois à une petite barre.
Les résultats complets du Grand Prix Rolex de Spruce Meadows here
(Photos ©Spruce Meadows Media/Mike Sturk/Bart Onyszko)



