Le 9 décembre, le CHI de Genève ouvrira une édition à part : celle de son centenaire. Cent ans d’histoire à célébrer sans les momifier, une identité à préserver sans refuser d’avancer et une fête à imaginer sans perdre ce qui fait Genève. Pour Sophie Mottu Morel, la directrice générale du concours, la responsabilité est particulière. Parce qu’elle travaille sur ce rendez-vous depuis plus d’un an et demi. Mais surtout parce que le CHI accompagne sa vie depuis bien plus longtemps encore. De la petite fille dans les tribunes des Vernets à la femme chargée aujourd’hui d’orchestrer le centenaire, il y a comme l’aventure d’une vie. Et quelques semaines encore pour en peaufiner les détails.
Il y a les anniversaires où l’on commande un gâteau, quelques bouteilles et où l’essentiel consiste à ne pas oublier les bougies.
Et puis il y a celui-là.
Cent ans.
Le 9 décembre prochain, lorsque les portes s’ouvriront, le CHI de Genève ne lancera pas simplement une édition supplémentaire. Le concours s’apprêtera à célébrer un siècle d’existence.
Pas vraiment anodin pour un événement sportif de cette ampleur.
Encore moins pour la personne qui en tient aujourd’hui les rênes.

« Oui, évidemment. En tout cas, moi, je le ressens beaucoup comme ça, parce que j’ai envie qu’on célèbre vraiment cet anniversaire. Un événement qui a cent ans, ce n’est pas commun. »
Derrière les mots de Sophie Mottu Morel, il y a une responsabilité assez vertigineuse : recevoir une histoire commencée bien avant soi, la raconter correctement, lui offrir une fête digne de ce nom et préparer la suite sans abîmer ce qui a été construit.
Bienvenue dans le centenaire de Genève.
Dix-huit mois pour raconter cent ans
Voilà environ un an et demi que le centenaire occupe sérieusement les journées de l’équipe genevoise.
Et encore, les premières idées avaient germé avant.
« On travaille sur ce projet depuis maintenant bien une année et demie, même si on avait déjà des idées en tête avant ça. Les séances de travail ont vraiment débuté il y a à peu près une année et demie. »
Le chantier est immense.
Il faut retourner au commencement, parcourir les différentes époques du concours, raconter l’évolution du sport et retrouver les traces laissées par ceux qui ont construit l’événement.
« On essaye vraiment de faire un retour dans le passé, de faire une jolie rétrospective de ce siècle d’existence, en parlant des débuts du concours hippique jusqu’à aujourd’hui, avec l’évolution du sport. »
Dit comme cela, ça paraît presque simple.
Il suffit de prendre cent années, de retrouver les bonnes images, de remettre les événements dans le bon ordre et de transformer tout cela en quelque chose qui puisse être vécu par le public.
Bon courage.
Pour ce travail de mémoire, l’équipe a notamment pu s’appuyer sur le livre d’Alban Poudret. Puis il a fallu plonger dans les archives, retrouver des photographies et commencer à donner une forme aux différents projets.

Un travail considérable, mais visiblement pas une corvée.
« Ça nous a pris du temps, mais c’est assez chouette de se replonger comme ça dans le passé. »
Le passé, justement.
Il revient souvent dans la conversation.
Mais jamais comme une nostalgie un peu poussiéreuse. Plutôt comme un héritage dont Sophie Mottu Morel semble mesurer très précisément le poids.
Une page blanche pour un siècle d’histoire
Pour imaginer cette édition, Genève n’a pas voulu réfléchir uniquement entre habitués du concours.
Un comité ad hoc a été constitué spécialement pour le centenaire. On y retrouve des membres du comité d’organisation, mais aussi des personnes extérieures, notamment issues du monde du spectacle.
L’idée était simple : faire entrer un peu d’air frais dans une maison que ses occupants connaissent forcément par cœur.
« Notre volonté, c’était vraiment d’avoir des personnes qui venaient bien évidemment du milieu du sport, mais aussi des personnes qui venaient du milieu du spectacle, pour avoir peut-être des idées nouvelles auxquelles on ne penserait pas. »
Puis tout le monde a été placé devant une page blanche.
Qu’est-ce qu’on fait lorsqu’un concours atteint cent ans ?
Les réponses ont fusé.
Certaines raisonnables. D’autres beaucoup moins.
« Il y avait des idées très extravagantes et d’autres beaucoup plus dans le cadre d’un concours traditionnel. »
Ensuite, la réalité s’est invitée autour de la table.
Ce qui est techniquement possible. Ce qui l’est financièrement. Ce que Palexpo permet de réaliser. Le temps dont on dispose.
La longue liste s’est progressivement réduite à quelques projets majeurs.
Mais l’ambition, elle, n’a pas changé : il faut que cette édition laisse une trace.
Le poids de ceux qui étaient là avant
Parce que célébrer cent ans, ce n’est pas seulement ressortir les jolies photos.
Un siècle d’existence contient forcément des périodes heureuses et d’autres qui le sont beaucoup moins.
Sophie Mottu Morel tient à raconter les deux.
« On a vraiment envie de célébrer cet anniversaire du mieux qu’on peut, en retraçant tout son passé historique, que ce soient les moments évidemment très heureux, mais il y a aussi des événements qui ont été plus durs, que le concours a dû traverser, comme les périodes de guerre. »
Plus près de nous, elle évoque également le Covid.
Autant de moments qui rappellent qu’un événement centenaire n’a pas simplement accumulé les éditions. Il a traversé les époques.
Et c’est là que la responsabilité de la directrice générale apparaît presque plus clairement que dans le programme des festivités.
Raconter, oui.
Mais raconter juste.
« On a envie d’être au plus proche de ce que les personnes ont vécu à cette époque-là, durant ces années un peu compliquées, mais aussi de mettre en avant toutes ces belles célébrations de la manière la plus correcte et la plus juste possible. »
Pas question pour autant de transformer Palexpo en salle d’archives.
Le mot d’ordre reste la fête.
« Le but, c’est vraiment que les gens repartent en disant : on a fait un retour dans le passé, on a vécu l’histoire du concours hippique, mais la fête était belle. »
Cent ans d’histoire, donc. Mais avec le sourire.
Surtout, ne pas déplacer tous les meubles
Reste une difficulté : comment surprendre un public qui connaît Genève presque aussi bien que ceux qui l’organisent ?
Les spectateurs sont nombreux à revenir année après année. Ils possèdent leurs habitudes, leurs repères, leurs petits rituels.
Et Sophie Mottu Morel sait ce qui arrive lorsqu’on décide de tout chambouler.
Elle remonte à 2010, lorsque Genève organisait pour la deuxième fois des finales de Coupe du monde.
Pour l’occasion, l’infrastructure de l’événement avait été profondément revue et les pistes inversées.
Le public avait apprécié.
Mais il avait aussi un peu cherché son salon.

« Le public avait bien aimé, mais avait été perdu, parce qu’on avait inversé les pistes. Il avait trouvé ça très chouette, mais ne trouvait plus ses marques. »
La leçon est restée.
Pour le centenaire, Genève doit donc rester Genève.
Mais pas complètement.
« On veut que les gens se retrouvent dans l’événement, qu’ils aient leurs marqueurs. Mais, par contre, on veut qu’ils soient surpris quand ils arrivent au concours. »
Dès l’entrée, une expérience particulière est en préparation pour replonger les visiteurs dans le passé du CHI.
Il y aura aussi des changements dans la décoration, les couleurs et certains aménagements.
Assez pour sentir que quelque chose se passe.
Pas assez pour avoir besoin d’un GPS.
Et soudain, une chasse sans selle
La piste aura elle aussi droit à ses voyages dans le temps.
L’idée est de faire revenir, exceptionnellement, certaines épreuves qui ont accompagné l’histoire du concours avant de disparaître lorsque le sport et les programmes ont évolué.
Sophie Mottu Morel en évoque une qui devrait valoir le coup d’œil : une chasse sans selle.
Le principe ?
De jeunes cavaliers monteront des poneys avec une selle et tenteront de devancer de grands cavaliers qui, eux, monteront sans selle.
Une idée délicieusement improbable en 2026.
Et c’est précisément pour cela qu’elle revient.
« Ce type d’épreuve, on ne la remettra jamais, mais c’était pour nous l’occasion de la remettre au programme pour célébrer ces cent ans. »
Le centenaire doit donc se lire partout : dans les coulisses, dans le village des exposants, à l’entrée du concours et sur la piste.
Pas comme une couche de peinture anniversaire posée sur l’événement.
Plutôt comme un fil reliant les différentes époques.

« Le cheval et le sport avant tout »
En replongeant dans les cent années du CHI, Sophie Mottu Morel dit avoir surtout été frappée par sa capacité à évoluer sans abandonner sa ligne.
Et cette ligne, elle la résume assez simplement.
« Le cheval et le sport avant tout. »
Une petite phrase qui prend une autre dimension dans un sport international où les concours doivent composer avec une concurrence toujours plus importante et, parfois, une course aux dotations.
Genève regarde évidemment ce qui se passe ailleurs.
« On est toujours attentifs parce que c’est très important de voir ce qui se fait à côté. Il y a parfois aussi de bonnes choses. On doit vraiment rester à la page. »

Mais Sophie Mottu Morel revendique la continuité d’une identité.
« Je crois que ce dont on peut être fier, c’est que le concours a vraiment gardé sa ligne durant ces cent ans et ne s’est jamais écarté de ses valeurs qui font qu’aujourd’hui il a aussi cette aura-là, cette identité. »
Garder la ligne ne signifie toutefois pas vivre confortablement sur son prestige.
Les coûts augmentent. Les soutiens ne progressent pas nécessairement au même rythme. Les partenaires historiques doivent eux-mêmes adapter leurs stratégies de communication ou de marketing.
« Ce n’est pas toujours facile. On est confrontés à des contraintes budgétaires, avec des coûts qui augmentent année après année. »
Là aussi, la fonction de directrice générale apparaît sous un jour moins glamour que celui des grandes soirées de sport.
Préserver une identité, c’est aussi trouver les moyens de la financer.
Année après année.

Une grosse machine tenue par cinq personnes
Et puis arrive ce chiffre.
Cinq.
À l’année, l’équipe du CHI de Genève compte cinq personnes. Pas cinquante.
Évidemment, l’effectif se renforce considérablement lorsque l’événement approche. Mais le travail permanent repose sur ce noyau réduit.
Et lorsqu’au travail habituel vient s’ajouter un anniversaire qui, par définition, ne se reproduira pas avant très longtemps, les journées ont tendance à bien se remplir.
« Ça nous sollicite pas mal, ça sollicite pas mal mon équipe, mais elle joue vraiment le jeu. »
À quelques semaines de l’ouverture, Sophie Mottu Morel reconnaît d’ailleurs deux sentiments qui pourraient sembler contradictoires.
Elle a hâte. Vraiment hâte.
Mais elle est aussi assez contente qu’il reste encore un peu de temps.
« J’ai vraiment hâte que ça débute parce que ça fait de longs mois qu’on travaille dessus. Après, c’est bien qu’il nous reste quelques semaines pour pouvoir peaufiner les détails. »
Puis vient cette petite phrase :
« Parce qu’on a de gros projets. »
On n’en saura pas beaucoup plus.
Il faut bien garder quelques cadeaux emballés jusqu’à l’anniversaire.
Avant la directrice générale, il y avait la petite fille des Vernets
Et puis, au milieu de la conversation, le centenaire prend soudain une dimension beaucoup plus personnelle.
Parce qu’avant Sophie Mottu Morel la directrice générale, il y avait Sophie Mottu Morel la spectatrice.
Et même la petite fille.
« Le CHI a un peu tout le temps fait partie de ma vie. »
Sa mère montait beaucoup à cheval et avait mis ses trois enfants en selle. Dans la famille, le concours faisait partie du calendrier.
À cette époque, il se déroulait encore à la patinoire des Vernets.
Des moments gravés.
« C’étaient les dernières années de la patinoire des Vernets avant de partir à Palexpo. Je me souviens très bien de ces moments-là. »
Elle assistera ensuite au concours dans le public.
Puis, passe la barrière.
« Le concours, pour moi, a toujours fait partie du calendrier familial. On a toujours assisté à l’événement, que ce soit dans le public et puis en tant que bénévole. »
Ce qui rend la suite presque trop bien écrite.
Sauf qu’elle ne l’était justement pas.
« Mais t’es fou, je peux pas faire ça »
Diriger le CHI n’était pas son plan de carrière.
Elle le dit elle-même.
« Ce n’était pas forcément la carrière que j’avais choisie au départ. Mais des concours de circonstances font qu’on rencontre des personnes à des moments de notre vie où les opportunités se créent. »
En 2001, l’ancien président (Pierre Genecand) vient la trouver.
Il souhaite lever le pied.
Est-ce que reprendre pourrait l’intéresser ?
La réponse de Sophie Mottu Morel est probablement l’une des plus spontanées de l’entretien.
« Mais t’es fou ! Je peux pas faire ça. »
Elle est jeune. Elle refuse.
L’homme revient en 2002.
Et cette fois, la proposition travaille davantage la jeune femme.
« Je ne sais pas, peut-être qu’une année de plus d’existence… », plaisante-t-elle.
Elle accepte finalement.
Elle accompagne son prédécesseur durant les éditions 2002 et 2003. Puis, au début de l’année 2004, celui-ci s’en va. Le comité d’organisation en place la soutient.
L’histoire peut commencer.
« Et voilà, l’aventure a commencé. Et l’aventure continue toujours aujourd’hui. Et c’est génial. »
Le mot est parfaitement choisi. L’aventure.
Parce qu’un peu plus de vingt ans après avoir pris les commandes, Sophie Mottu Morel se retrouve à préparer les 100 ans d’un concours qu’elle fréquentait déjà enfant.
Il y a des trajectoires professionnelles.
Et puis il y a celles qui finissent par se confondre avec un morceau de votre vie.

Faire partie de l’histoire, pas se l’approprier
C’est peut-être ce qui ressort le plus fortement lorsqu’elle parle du centenaire.
Sophie Mottu Morel ne raconte jamais Genève comme quelque chose qui lui appartiendrait.
Elle parle d’en faire partie.
« Je suis fière de me dire que je fais partie de l’aventure. »
La nuance est essentielle.
Pendant cent ans, d’autres ont construit le concours, l’ont fait évoluer, l’ont protégé dans les périodes plus compliquées et l’ont transmis.
Aujourd’hui, c’est à son équipe et à elle de tenir le témoin.
Et, pour une édition au moins, de faire quelque chose d’assez mémorable avec.
« J’espère que je vais faire en sorte que la fête soit belle et que ce soit une édition qui marque les esprits. »
Voilà finalement toute la responsabilité de ce mois de décembre résumée en une phrase.
Respecter ceux qui étaient là avant.
Faire vibrer ceux qui seront là maintenant.
Et laisser quelque chose à ceux qui viendront après.
Et dans cent ans ?
Alors, forcément, on finit par lui poser la question.
Dans cent ans, Genève sera comment ?
Sophie Mottu Morel ne tente pas de dessiner le jumping de 2126.
Elle commence par l’essentiel.
« Je ne sais pas. J’espère qu’il sera toujours là. »
Le sport aura évolué. Les défis seront différents. Certains sont probablement impossibles à imaginer aujourd’hui.
Elle ne s’aventure pas beaucoup plus loin.
Sauf sur une chose.
« J’espère que nos successeurs auront la même flamme que nous et garderont la ligne qu’on s’est tracée. »
La même flamme.
Après avoir parlé de budgets, d’archives, de réunions, de décorations, de sport et de cent années à remettre en ordre, c’est peut-être finalement le mot qui raconte le mieux cette édition.
Une petite fille allait voir le concours à la patinoire des Vernets.
Une femme s’apprête à ouvrir l’une des éditions les plus symboliques de l’histoire du CHI de Genève.
Le 9 décembre, il y aura donc les chevaux, la piste, le public, les champions, les souvenirs et la fête.
Mais derrière tout cela, il y aura aussi une femme et une petite équipe qui auront passé un an et demi à se demander comment on célèbre correctement cent ans d’histoire.
Sans trop regarder le chronomètre.
Avec cent ans sur les épaules.
Et, manifestement, toujours la flamme.
Et si vous faisiez, vous aussi, partie de cette édition historique ? Restez connectés : So Horse et le CHI de Genève vous donneront très bientôt l’occasion de tenter votre chance pour gagner vos places et vivre le centenaire au cœur des tribunes de Palexpo.

(Photo cover ©CHI Genève)



