De son premier concours organisé à perte dans l’Algarve aux grandes pistes de Valence, Antonio Moura a vu défiler des générations de cavaliers, des champions olympiques et quelques-uns des meilleurs chevaux de la planète. Mais derrière l’organisateur du Moura Tour se cache surtout un homme pour qui un concours n’a jamais été une simple affaire de barres, de chronomètres et de boxes à louer. À 68 ans, l’ancien ingénieur portugais continue de construire des événements comme on reçoit des amis à la maison. Avec de l’exigence, de la passion et, parfois, des histoires qui dépassent largement le cadre du sport.

Antonio, SOS cavaliers
Un jour, au beau milieu d’un concours, un groom vient trouver Antonio Moura. Sa cavalière voudrait lui parler. Elle lui demande de passer à son camion.
L’organisateur s’exécute. Il frappe à la porte. Une voix l’invite à entrer. À peine a-t-il franchi le seuil que la cavalière se jette dans ses bras.
Rassurez-vous, l’histoire n’a rien de celle que vous imaginez.
La jeune femme est en larmes. Elle vient d’apprendre qu’elle est enceinte. Désemparée, elle ne sait pas à qui annoncer la nouvelle, ni vers qui se tourner. Alors, au milieu de centaines de chevaux, de cavaliers et de professionnels, c’est à Antonio Moura qu’elle a pensé.
Il l’écoute. La rassure. Puis décroche son téléphone pour appeler une amie gynécologue, qui pourra répondre à ses questions, notamment sur la possibilité de poursuivre l’équitation pendant sa grossesse.
Antonio n’est pas devenu le parrain du bébé. Mais il a depuis recroisé cet enfant, qui doit aujourd’hui avoir 18 ou 19 ans.
L’anecdote raconte probablement mieux le personnage que n’importe quel palmarès d’organisateur.
Parce que des gens capables de monter un concours international, le milieu équestre en connaît quelques-uns. Des patrons auxquels une cavalière pense spontanément confier une nouvelle aussi intime, c’est déjà plus rare.

Le premier concours ? Une perte sèche.
Avant de devenir un nom incontournable des tournées internationales, Antonio Moura était ingénieur civil. Et pas vraiment destiné à passer ses journées entre les paddocks et les bureaux de concours.
Enfin, sur le papier.
Car chez les Moura, le cheval ressemble davantage à une affaire de famille qu’à un loisir du dimanche. Le grand-père et le père, tous deux militaires, pratiquaient déjà le saut d’obstacles et disputaient des Coupes des nations. Antonio et ses frères ont suivi le mouvement, entre leurs activités professionnelles. Puis les enfants et les neveux ont pris le relais, jusqu’aux championnats d’Europe des catégories jeunes.
Quatre générations à regarder des barres tomber. Ou, de préférence, rester sur les taquets.
En 1998, Antonio décide d’organiser son premier concours à Portimão, dans l’Algarve portugais. Une petite compétition destinée aux jeunes cavaliers.
Le résultat financier est immédiat : il perd de l’argent.
« Je me suis dit que je devais en faire un autre pour récupérer ce que j’avais perdu », raconte-t-il en riant.
Une drôle de façon de commencer une carrière. Mais Moura est du genre obstiné.

Son passé d’ingénieur va finalement lui servir. Monter un concours, explique-t-il, ressemble beaucoup à la gestion d’un chantier : il faut anticiper, coordonner, construire, régler des problèmes et faire en sorte que tout soit prêt au moment voulu.
Il développe progressivement ses organisations, attire les premiers grands noms internationaux et comprend qu’une belle piste ne suffit pas. Encore faut-il donner aux cavaliers une bonne raison de faire plusieurs milliers de kilomètres pour venir y sauter.
De Vilamoura à Valence, les champions passent, Moura reste
En 2003, après avoir lui-même fréquenté le Sunshine Tour, Antonio Moura lance sa propre tournée à Vilamoura.
L’idée répond à une demande de cavaliers qui connaissent déjà ses concours. Le Portugal devient alors une destination régulière du calendrier international.
Et les noms commencent à s’accumuler.
Antonio se souvient notamment d’avoir accueilli Albert Voorn et Khaled Al Eid, respectivement médaillés d’argent et de bronze aux Jeux olympiques de Sydney en 2000. Il évoque aussi Nick Skelton, futur champion olympique, et les nombreux chevaux passés sur ses pistes à cinq ou six ans avant de poursuivre leur carrière au plus haut niveau.
Il y a les Whitaker, forcément. Laura Renwick aussi. Et puis les Van Paesschen. Le père fréquentait déjà les concours de Vilamoura, le fils Constant a repris l’habitude.

Ce qui frappe Antonio, ce n’est pas seulement la qualité des cavaliers. C’est leur fidélité.
Certains reviennent depuis plus de vingt ans.
À une époque où les tournées internationales se multiplient et où les organisateurs se disputent les mêmes écuries, ce n’est pas le plus mauvais des indicateurs.
Mais Moura refuse de confondre convivialité et vacances organisées.
« Je veux que les professionnels sachent qu’ils viennent faire une vraie compétition. Pas une compétition de préparation. »
Sa recette tient en trois ingrédients : des bons sols, des bons obstacles et, surtout, des bons chefs de piste.
« Pour moi, les chefs de piste font la fête. Moi, je dois faire les autres choses. »
Autrement dit, il fournit la salle, les musiciens et les conditions nécessaires. Aux cavaliers d’assurer le spectacle.
Depuis 2024, l’aventure s’écrit dans la région de Valence, en Espagne, où le Moura Tours a pris ses quartiers. Le changement de pays n’a pas été une promenade de santé. Les deux premières années ont demandé des ajustements. Mais Antonio estime désormais avoir trouvé une certaine stabilité.
Sur les installations valenciennes, les concours internationaux côtoient les compétitions nationales de haut niveau. Et le Portugais pense déjà au dressage, qu’il souhaite développer sans jamais abandonner le saut d’obstacles.
Parce qu’on peut changer de pays, de projet et de discipline. Pas forcément de premier amour.

La piste où Francisco est toujours là
Il y a des noms de pistes qui ne se négocient avec des sponsors.
À Valence, l’une des pistes porte le nom de Francisco Moura.
Francisco était le fils d’Antonio. Un cavalier talentueux, vice-champion du Portugal en 2009, qui avait représenté son pays lors de cinq championnats d’Europe juniors et jeunes cavaliers. Un garçon qui partageait aussi la passion de son père pour l’organisation des concours et l’accompagnait dans ses projets.
Le 21 octobre 2010, tout s’arrête brutalement. Francisco meurt à seulement 26 ans, victime d’un accident domestique.

Seize ans plus tard, le temps a passé. Pas le souvenir.
Antonio a donné le nom de son fils à cette piste de Valence. Pas simplement pour lui rendre hommage, mais pour continuer, à sa manière, à faire un bout de chemin avec lui.
« C’est une façon de continuer à parler avec lui. Je lui parle tous les jours. Et quand j’ai des problèmes, il me donne toujours la solution. »
La phrase est bouleversante par sa simplicité. Antonio ne cherche ni les grands mots ni les effets. Il parle de Francisco comme d’un fils qui continue de l’accompagner.
Et chaque fois qu’un cheval entre sur la Francisco Moura Arena, c’est aussi un peu de leur histoire qui continue.
Directeur de concours, mais jamais gendarme
Avec près de trois décennies d’organisation derrière lui, Antonio Moura a forcément tout vu. Ou presque.
Des chevaux promis à un avenir exceptionnel. Des cavaliers qui deviennent champions. Des barrages inoubliables. Des moments de tension. Et quelques situations qui ne figurent dans aucun règlement de la FEI.
Pourtant, lorsqu’on lui demande s’il doit parfois jouer les policiers sur ses concours, la réponse tombe immédiatement.
« Non, jamais. »
Son approche consiste plutôt à trouver des solutions.

Un cavalier rencontre un problème avec son cheval ? Il essaiera de l’aider. Une difficulté apparaît dans l’organisation ? Il cherchera comment la résoudre.
Mais attention, l’hospitalité a ses limites sportives. Quand arrive l’heure du Grand Prix, plus question de traiter différemment les copains et les autres.
Les règles sont les mêmes pour tout le monde. Et le meilleur doit gagner.
L’autre particularité de Moura, c’est qu’il n’a jamais cessé d’être un homme de cheval. Il lui arrive encore d’en acheter. Il élève aussi en France avec son fils Bernardo. Et pendant les concours, il continue de se promener pour regarder les jeunes chevaux, observer les chevaux de Grand Prix et essayer de repérer celui que les autres n’ont pas encore vu.

Un patron qui n’a pas oublié pourquoi il avait commencé à fréquenter les terrains.
Avec, tout de même, un certain sens des réalités économiques.
« Il faut beaucoup de respect pour les propriétaires. Ce sont eux qui payent ! », lâche-t-il en riant.
Vingt-huit ans après son premier concours déficitaire, l’ingénieur a visiblement retenu quelques leçons de comptabilité.
La retraite ? Très peu pour lui.
À 68 ans, Antonio Moura pourrait envisager de lever le pied.
Après tout, il a construit des tournées, organisé trois championnats d’Europe juniors et jeunes cavaliers, vu défiler plusieurs générations de champions et changé de pays sans perdre sa clientèle historique.
Mais l’idée de s’arrêter ne semble pas particulièrement le passionner.
À Valence, seules les fortes chaleurs de juillet et août imposent une véritable coupure dans l’activité du centre. Le reste de l’année, il prépare déjà le concours suivant, réfléchit aux améliorations possibles et imagine les prochaines évolutions de son programme.
La Belgique ? Il a failli y organiser des concours par le passé. Le projet n’a jamais abouti. Mais il n’exclut pas d’y revenir si une belle occasion se présente.
Un nouveau championnat d’Europe des jeunes ? Il en rêve encore, à condition que les contraintes de calendrier et de climat permettent de l’accueillir. (la FEI n’autorise actuellement que les championnats en juillet ou en août)
Son père, raconte-t-il, lui a appris à ne jamais vraiment arrêter de travailler. Il semble avoir retenu la leçon.
Quant à savoir si la passion est toujours aussi forte qu’au premier jour, la réponse fuse.
« Chaque fois, c’est plus fort. C’est comme une drogue. »
Une bonne drogue, précise-t-il.

Il y a bientôt trente ans, Antonio Moura organisait un petit concours à Portimão et perdait de l’argent. Aujourd’hui, il dirige une tournée internationale à Valence, reçoit des cavaliers devenus des amis et trouve encore le temps d’écouter ceux qui viennent frapper à sa porte.
Finalement, son plus grand succès n’est peut-être pas d’avoir fait revenir autant de champions.
C’est d’avoir fait en sorte qu’ils se sentent chez eux.



