Equine Eyes : ce drôle de casque qui vous fait voir la vie comme un cheval

Publié par Sébastien Boulanger le 04/11/2026

Et si, pour une fois, c’était à l’humain de se mettre à la place du cheval ? Littéralement. Avec Equine Eyes, le designer et chercheur britannique Alan Hook a imaginé un étrange casque permettant d’expérimenter une approximation de la vision équine. Deux caméras, un champ de vision panoramique et une bonne dose de philosophie : voilà de quoi chambouler quelques certitudes. Cette invention pose une question aussi simple que dérangeante : et si, depuis toujours, c’était nous qui regardions le monde de travers ?

Dans la peau d’un cheval, sans les quatre sabots

On connaissait les casques de réalité virtuelle pour piloter une Formule 1, des avions, explorer l’espace ou combattre des zombies. Mais il fallait quand même avoir une imagination un peu particulière pour se réveiller un matin avec cette idée : et si on fabriquait un casque pour voir le monde comme un cheval ?

C’est pourtant le pari d’Alan Hook, designer et chercheur à l’Université d’Ulster, en Irlande du Nord. Avec son projet Equine Eyes, il propose aux humains de quitter, quelques instants, leur confortable condition de bipèdes pour découvrir une perspective autrement plus équine.

L’objet ressemble à une grosse tête de cheval blanche, avec des oreilles dressées vers l’avant, un museau allongé et deux caméras installées de chaque côté. Le genre d’accessoire qui pourrait faire sensation dans une soirée déguisée, à condition d’assumer les regards.

Sauf qu’ici, la plaisanterie cache une véritable expérience scientifique, technique et philosophique. Ou plutôt une expérience de design spéculatif, destinée à interroger notre manière de comprendre les autres espèces. 

Car le principe d’Equine Eyes est aussi déroutant que fascinant : permettre à celui qui enfile le casque de découvrir une représentation de la vision du cheval, avec son immense champ visuel et sa perception particulière des couleurs.

Et soudain, cette bâche au bord de la carrière qui terrifie votre cheval depuis trois semaines mérite peut-être un peu plus de considération.

Deux caméras, 350 degrés et quelques certitudes qui s’effondrent

Pour comprendre l’intérêt du dispositif, il faut revenir à une différence anatomique fondamentale.

Contrairement aux humains, dont les yeux sont placés à l’avant du visage, les chevaux possèdent des yeux situés de chaque côté de la tête. Résultat : un champ de vision panoramique exceptionnel, généralement estimé autour de 350 degrés.

Autrement dit, pendant que vous regardez tranquillement devant vous, votre cheval surveille une bonne partie de ce qui se passe autour de lui.

Pour reproduire approximativement cette particularité, Alan Hook a développé un système reposant sur deux caméras grand-angle de 180 degrés, positionnées à l’emplacement des yeux du cheval. Les images sont ensuite traitées par un dispositif informatique et retransmises dans un casque immersif.

Le résultat offre à l’utilisateur une expérience visuelle inhabituelle, avec un champ de perception considérablement élargi et une organisation de l’espace qui n’a plus grand-chose à voir avec celle d’un humain.

Le dispositif intervient également sur les couleurs. Les chevaux possèdent une vision dichromatique, fondée sur deux types de cônes, contrairement à notre vision trichromatique. Le casque modifie donc les images, notamment en supprimant les composantes rouges, pour tenter d’approcher cette différence.

Évidemment, il ne s’agit pas d’une reproduction parfaite de ce que voit réellement un cheval. La perception visuelle d’un animal est bien plus complexe qu’une simple question de caméras et de filtres colorés.

Mais l’expérience suffit à provoquer un sérieux décalage.

Et à rappeler que le cheval n’est pas simplement un humain avec quatre jambes, une crinière et une passion contrariée pour les pommes.

Neuf ans pour changer de regard

Derrière cette invention se cache un travail de longue haleine.

Alan Hook n’a pas conçu Equine Eyes comme un gadget destiné aux boutiques de matériel équestre. Son projet s’inscrit dans le domaine du design spéculatif, une discipline qui utilise la création d’objets pour questionner nos habitudes, nos certitudes et notre manière d’envisager le monde.

Les premiers travaux remontent à plusieurs années, avec une succession de prototypes et de réflexions documentées dans un journal de recherche. Le projet s’est développé sur neuf années d’expérimentation, jusqu’à sa version présentée pour la première fois en 2024.

L’objectif n’est pas seulement de simuler une vision différente. Il s’agit aussi de comprendre comment la fabrication d’un objet peut transformer notre relation à une autre espèce.

Le chercheur s’appuie notamment sur des approches philosophiques qui remettent en question la tendance humaine à se placer systématiquement au centre de tout.

Dit comme cela, on imagine volontiers une conférence universitaire de trois heures, avec des diapositives incompréhensibles et un café tiède.

Mais dans les faits, l’idée est beaucoup plus accessible.

Plutôt que de demander aux gens de lire un ouvrage de philosophie sur les relations entre espèces, Alan Hook leur propose d’enfiler une tête de cheval.

Et de regarder ce qui se passe.

Le jeu devient alors un outil de réflexion. Une manière de sortir de ses habitudes pour découvrir que notre perception du monde n’est ni universelle ni forcément supérieure à celle des autres animaux. 

Une invention qui intrigue bien au-delà des écuries

Avec son allure de tête de cheval sortie d’un laboratoire de savant fou, Equine Eyes ne passe évidemment pas inaperçu. Mais derrière son esthétique improbable, le projet a trouvé sa place dans des expositions consacrées au design et à l’innovation, où le public est invité à expérimenter une autre manière de percevoir le monde.

En 2024, le dispositif a notamment été présenté dans le cadre de l’exposition Superpower Design, au CID du Grand-Hornu, en Belgique

Des ateliers permettent alors aux visiteurs d’enfiler le casque et de découvrir cette expérience pour le moins inhabituelle.

Car c’est bien là toute la force du projet : ne pas rester une belle théorie enfermée dans un laboratoire universitaire. En proposant au public de vivre physiquement cette expérience, Alan Hook transforme une réflexion philosophique assez abstraite en quelque chose de concret, de ludique et, forcément, de déstabilisant.

En juillet 2026, deux casques Equine Eyes ont également rejoint le National Museum of Racing and Hall of Fame, à Saratoga Springs, aux États-Unis, dans le cadre de ses activités éducatives.

De quoi démontrer qu’il n’est pas nécessaire d’être cavalier, vétérinaire ou philosophe pour s’intéresser à la façon dont un cheval perçoit son environnement. Il suffit parfois d’accepter d’avoir l’air un peu ridicule pendant quelques minutes pour commencer à se poser les bonnes questions.

Et si le problème venait du cavalier ?

C’est probablement ici que l’histoire devient particulièrement intéressante pour les cavaliers.

Parce que notre relation au cheval repose sur un paradoxe assez formidable.

Nous demandons à un animal dont l’évolution a façonné les sens pour détecter les dangers de rester parfaitement détendu dans un environnement entièrement conçu par des humains.

Des carrières entourées de panneaux publicitaires. Des obstacles bariolés. Des camions, des tribunes, des haut-parleurs, des écrans géants. Et parfois même un magnifique pot de fleurs qui, visiblement, représente une menace pour la sécurité nationale.

Lorsque notre cheval s’arrête devant un obstacle ou sursaute à la vue d’une ombre, nous avons vite fait de parler de mauvaise volonté, de manque de concentration ou de caractère compliqué.

Alors qu’il est peut-être simplement en train de réagir à quelque chose que nous ne percevons pas de la même manière.

Les chevaux possèdent en effet une vision largement monoculaire sur les côtés, une zone binoculaire plus restreinte vers l’avant et certaines zones aveugles. Leur perception des contrastes, des couleurs et de la profondeur diffère également de la nôtre. 

Ce qui nous paraît parfaitement anodin peut donc leur sembler très différent.

Bien sûr, Equine Eyes ne permettra pas de lire dans les pensées d’un cheval, ni de comprendre pourquoi certains individus trouvent systématiquement une bonne raison de refuser de monter dans un van.

Mais le dispositif nous invite à nous poser une question essentielle avant de juger une réaction : qu’est-ce que mon cheval a réellement pu percevoir ?

Une interrogation qui mérite sa place dans les discussions sur l’entraînement, l’aménagement des installations et le bien-être équin.

Voir comme un cheval, ce n’est pas penser comme lui

Alan Hook insiste sur une dimension importante de son projet : l’expérience ne prétend pas apporter une réponse définitive à la question de la perception animale.

Enfiler Equine Eyes ne transforme évidemment pas un humain en cheval.

On conserve son cerveau, ses souvenirs, ses habitudes et sa manière d’interpréter les informations. Sans parler du fait qu’on ne développe pas soudainement une passion pour les carottes ou une méfiance instinctive envers les sacs plastiques.

Le casque propose donc une approximation visuelle, pas un accès direct à la conscience équine.

Et c’est précisément cette limite qui fait aussi son intérêt.

Equine Eyes ne cherche pas à enfermer le cheval dans une nouvelle explication humaine. Il invite plutôt à accepter que notre connaissance des animaux soit toujours partielle, située et influencée par notre propre expérience.

Le projet défend ainsi une approche fondée sur la curiosité, le jeu et la remise en question, plutôt que sur la prétention à tout comprendre.

Il ne s’agit pas de remplacer les connaissances scientifiques sur la vision équine, mais d’ajouter une dimension sensible à notre réflexion.

En somme, une manière de rappeler que l’empathie ne consiste pas forcément à imaginer que l’autre ressent exactement la même chose que nous.

Parfois, elle commence simplement lorsqu’on accepte qu’il puisse voir les choses autrement.

Celui qui porte des œillères n’est peut-être pas celui qu’on croit

Dans un monde équestre obsédé par la performance, les classements, les chronomètres et les détails techniques, Equine Eyes apporte une proposition plutôt rafraîchissante.

Cette invention ne promet pas de gagner une seconde au barrage, d’améliorer les changements de pied ou de transformer un cheval distrait en premier de classe.

Elle ne garantit pas non plus de résoudre les problèmes de comportement.

Elle propose quelque chose de plus modeste, mais peut-être de plus fondamental : apprendre à regarder autrement.

Et si, pour une fois, nous faisions l’effort de regarder le monde depuis leur côté de la barrière ?

Avec Equine Eyes, Alan Hook ne nous apprend peut-être pas exactement ce que signifie être un cheval.

Mais il nous rappelle une chose : avant de prétendre comprendre ce que voit notre monture, encore faudrait-il accepter que nous ne regardions pas le même monde.

Finalement, dans cette histoire, celui qui porte des œillères n’est peut-être pas celui qu’on croit.

Découvrir un peu plus le projet Equine Eyes here

(Photos © Equine Eyes)

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