Alors que le championnat de France bat son plein du côté du Printemps des Sports Équestres, à Fontainebleau, le Pro Élite a déjà commencé à distribuer les premières suées. Olivier Perreau a pris les commandes de la Chasse avec Himalaya du Temple, devant Julien Anquetin et Julien Épaillard, mais le vrai juge de paix attend encore son heure.
Et pendant que les candidats au titre calculent leurs foulées, Éric Navet, lui, regarde tout cela avec l’œil de celui qui connaît la chanson. Sept titre nationaux. Une époque, des chevaux, des titres, et une certaine idée du championnat national.
Le championnat, un moment qui comptait vraiment
Pour Éric Navet, le championnat de France n’a jamais été une ligne de plus sur un CV. Plutôt un passage obligé. Un marqueur. Le genre de rendez-vous qui disait quelque chose d’un cavalier.
« Ça représentait quelque chose d’important dans la carrière d’un cavalier. Le fait d’avoir été champion de France une ou plusieurs fois, c’était un événement marquant. Je me souviens des championnats de France qui avaient lieu tous les ans à Fontainebleau et qui réunissaient beaucoup de cavaliers, beaucoup de public. Quand j’étais très jeune, la finale tournante existait encore le dernier jour. C’était toujours beaucoup d’émulation et beaucoup de passion pour le public. »
À l’époque, Fontainebleau n’était pas seulement un décor. C’était le centre du monde tricolore, version barres, herbe et pression dans les bottes.
« Quand j’étais junior et que je voyais les championnats de France seniors, tous les meilleurs cavaliers étaient là. C’était un vrai championnat. Il y avait tous les meilleurs cavaliers avec leurs meilleurs chevaux. C’était le championnat à ne pas manquer pour les grands cavaliers de l’époque. »
Un championnat national mérite une place à part.
« Un moment il avait été discuté d’organiser tous les championnats nationaux le même jour dans chaque pays. Malheureusement ça n’a pas pu être mis en place. C’est dommage. »
L’idée avait du cachet.
Deux titres juniors, cinq titres seniors, zéro hasard
En attendant son temps chez les « grands », il s’offre deux titres nationaux chez les juniors. Pour patienter.
Arrive alors l’apogée de la carrière du Normand. Chez les Seniors il remet ça. Plutôt cinq fois qu’une. Et surtout, cinq victoires avec une monture différente.
« Déjà, c’est cinq victoires avec cinq chevaux différents. Et ça, ça veut dire quelque chose pour moi. C’est important de ne pas être performant qu’avec un seul cheval. La carrière d’un cheval est plus courte que celle d’un cavalier. »

Un marqueur fort de longévité et d’adaptabilité.
De Roxane de Gruchy à Hym d’Isigny* Lassergut en passant par Dollar du Mûrier, chaque titre a sa couleur..
Son premier sacre arrive en 1992 avec Roxane. Pendant que Quito de Baussy file vers Barcelone et une médaille de bronze olympique par équipes, Roxane prend la lumière nationale.
« Mon premier titre de champion de France, c’était en 1992 avec Roxane de Gruchy. Quito a fait les Jeux de Barcelone cette année-là avec une médaille de bronze par équipe. Donc j’avais mis Roxane dans le championnat, qu’elle a gagné. C’était chouette. Roxane tournait au même niveau. Ce n’était pas vraiment inattendu. Les deux chevaux étaient au top niveaux. À tel point qu’ils avaient été sélectionnés tous deux pour aller à Aix-la-Chapelle. Un casse tête pour le coach national. Patrick Caron ne savait pas lequel choisir pour les Jeux.»
Puis viennent les années de série : 1997 avec Atout d’Isigny, 1998 avec Alligator Fontaine, presque la passe de trois en 1999 (« seulement » deuxième), avant Dollar du Mûrier en 2004 et Hym d’Isigny en 2007. Le compte est bon. 5 coupes dans la besace.
Hym d’Isigny, le titre du cœur
Dans une carrière pareille, il y a les chevaux monumentaux, les évidences, les avions de chasse. Et puis il y a ceux qui prennent une place à part parce qu’ils donnent plus que ce que le papier promettait.
Hym d’Isigny appartient à cette deuxième famille.
« Avec Hym d’Isigny, c’est un titre qui m’est vraiment resté en mémoire parce que c’est un cheval qui m’a tout donné. Il n’avait pas des moyens énormes, mais il était extrêmement généreux. Je n’aurais jamais pensé qu’il soit capable de sauter ce qu’il y avait à sauter en championnat élite. Et non seulement il était capable de le sauter, mais il l’a gagné. »

Et Navet d’ajouter :
« C’est un cheval qui m’a beaucoup marqué dans ma carrière parce qu’il n’avait pas un gros potentiel, mais avec sa générosité, son cœur énorme, et puis la mise au point, on a réussi à faire de très belles choses, dont justement le titre de champion de France. C’était quelque chose de formidable. »
Traduction : parfois, le championnat de France ne récompense pas seulement le cheval le plus spectaculaire. Il récompense le couple qui tient debout trois jours et donne tout quand les autres commencent à regarder leurs crampons.
Avant, tous les cadors venaient avec les avions
Éric Navet ne joue pas au vieux combattant qui explique que « c’était mieux avant » en caressant une médaille sous vitrine. Mais il constate. Le championnat a changé. Le calendrier aussi. Et le haut niveau moderne ressemble parfois à une autoroute sans aire de repos.

« Maintenant, il y a un tel programme de concours de haut niveau, notamment des cinq étoiles quand on parle des cavaliers de tête, qu’ils sont sur tous les fronts toutes les semaines. Leur but, c’est de récolter un maximum de points FEI pour pouvoir accéder aux concours cinq étoiles. Qu’on le veuille ou non, on est obligé de faire la course aux points si on veut accéder aux cinq étoiles et être dans les trente meilleurs mondiaux. »
Conséquence : les meilleurs chevaux ne sont pas toujours là. Ou pas toujours avec le championnat comme objectif absolu.
« Il y a toujours un cinq étoiles avant, il y a un cinq étoiles après, et les meilleurs chevaux sont sur le circuit cinq étoiles. Ça dévalorise un petit peu le championnat, mais ça le rend aussi un petit peu plus ouvert. Ce qui n’est pas non plus une mauvaise chose pour les cavaliers suivants. Ça leur donne une chance. »
Voilà peut-être le paradoxe moderne : le championnat a perdu une partie de son côté réunion de famille royale, mais il a gagné en incertitude. Moins de couronnement annoncé, plus de braquage possible.
Un thermomètre pour les Bleus
Avec un championnat replacé tôt dans la saison, l’épreuve retrouve aussi une utilité sportive très concrète : jauger les chevaux et les cavaliers avant les grands rendez-vous internationaux.
« Le fait que les championnats de France soient assez tôt en France, je pense que c’est aussi un bon indicateur pour l’entraîneur national sélectionneur. L’échéance de l’année arrive toujours très vite, en été. Ça permet de voir un petit peu le comportement des chevaux et des cavaliers sur un championnat. »
Cette année, le Pro Élite se dispute à Fontainebleau dans un contexte où l’encadrement tricolore regarde forcément les comportements de près, à moins de quatre mois des championnats du monde d’Aix-la-Chapelle.
Et maintenant ? Perreau devant, mais rien n’est plié
Après la première manche 2026, Olivier Perreau mène avec Himalaya du Temple. Derrière, deux Julien rôdent : Anquetin avec Blood Diamond du Pont, Épaillard avec Hard’Rock Queen HJD. Bref, pas exactement une file d’attente à la boulangerie.

Le pronostic d’Eric Navet tient en une phrase : attention à ne pas sacrer trop tôt.
« Après, il y a encore les deux manches de la finale. »
Simple. Sobre. Navetien. Le championnat de France, surtout à Fontainebleau, ne se gagne pas à la première impression. Il se gagne quand les jambes commencent à peser, quand les chevaux doivent répéter, quand le public sent que quelque chose peut basculer.
Éric Navet le sait mieux que personne. Cinq titres, ça ne rend pas nostalgique. Ça rend difficile à impressionner.
Retrouvez les résultats complets de la première manche du Championnat de France Pro Elite ici