Steve Guerdat a vécu un samedi comme on en range rarement dans la boîte à souvenirs. Déjà vainqueur plus tôt dans la journée du Prix SAUR avec Lancelotta (voir notre article ici), le Suisse a remis le couvert quelques heures plus tard dans le Derby de La Baule – Demeures de Campagne, cette fois avec Easy Star de Talma. Mieux : le Jurassien signe un doublé dans l’épreuve, un an après son premier sacre baulois. À La Baule, certains bronzent. Guerdat, lui, fait des derbys…et les gagne.

Le derby, ce vieux morceau de bravoure
Il y avait du soleil, de la chaleur, des chapeaux de paille et des lunettes noires dans les tribunes du Stade François André. Bref, La Baule faisait La Baule. Mais sur l’herbe, pas question de promenade digestive après déjeuner. Le Derby de La Baule, c’est un vieux monument du concours : 1,50 m, un tour au chrono, 21 obstacles, 26 efforts, 1 050 mètres à avaler et un temps accordé fixé à 158 secondes. De quoi transformer une simple entrée en piste en randonnée sportive sous tension.

Treize couples étaient au départ de cette édition 2026. Plateau court, oui. Plateau mou, non. Parce qu’un Derby, surtout à La Baule, ne se gagne pas avec un bon CV encadré dans le salon. Il faut du métier, du souffle, du courage, un cheval qui comprend le jeu, et un cavalier qui ne découvre pas les buttes comme un touriste en sandales.

Lopez ouvre, Fuchs verrouille… provisoirement
Les premiers à tenter leur chance ont vite compris que le parcours ne distribuait pas de bisous. Abdulrahman Alrajhi et Kandide Chavannaise sortent avec huit points. Kyle Timm et Atomica des Sequoias Z limitent à quatre. Nicolas Layec et Georgio Louvo Z, eux aussi, laissent une barre. Trois passages, déjà trois rappels : dans un Derby, le décor est joli jusqu’au moment où il commence à mordre.
Le premier vrai tour propre arrive avec René Lopez Lizarazo. En selle sur Visa de Vy Z, le Colombien sort sans pénalité en 136’’43. Le public aime, le chrono valide, la course est lancée.
Puis Martin Fuchs entre en scène avec Love de Vie. Le Suisse ne fait pas du folklore : sans-faute, 130’’54, et voilà le temps de référence brutalement rabaissé. Pour une jument qui découvrait le Derby, l’affaire avait de l’allure.

« Le Derby et le Grand Prix sont deux épreuves magiques. Quand je viens à La Baule, j’espère en gagner une des deux. Deuxième c’est bien aussi car je suis très content avec ma jument Love de Vie qui disputait son premier derby et qui l’a fait très bien. Je vais la mettre sur d’autres derbys. Et c’est aussi encourageant pour le Rolex Grand Prix de ce dimanche. Je serai au départ avec Conner Jei qui adore ce terrain. Il a fait son premier passage ici il y a 6 ans. Il adore la France. » déclarait le Zurichois à l’issue de l’épreuve.

À ce moment-là, on se dit que le coup suisse est peut-être déjà parti. Mauvais réflexe. À La Baule, il faut toujours attendre le dernier cavalier. Surtout quand il s’appelle Steve Guerdat.
Vogel tente le casse, mais le Derby garde la monnaie

Avant Guerdat, Richard Vogel a pourtant failli poser un petit hold-up à l’allemande. Avec Chember 3, il ose, il coupe, il envoie. Le chrono claque : 122’’98. Une fusée. Sauf qu’une faute vient salir la copie et renvoyer l’Allemand au pied du podium. Le plus rapide des quatre points, cette catégorie cruelle où l’on a presque tout réussi sauf l’essentiel.

Pendant ce temps, Martin Fuchs garde la tête. Il a le sans-faute, il a le temps, il a le statut. Ne reste qu’un homme. Un compatriote. Un ami. Un type qui venait déjà de gagner dans la journée. Le genre de dernier partant qui fait soudain paraître une avance beaucoup moins confortable.
Guerdat et Easy Star, le vieux couple qui connaît la chanson
Steve Guerdat entre avec Easy Star de Talma. Le cheval connaît l’endroit. Le cavalier aussi. L’an dernier, le couple avait été le seul à terminer sans pénalité et avait enfin accroché ce Derby à son tableau de chasse. Cette fois, il ne s’agissait plus de conquérir. Il fallait défendre. Et refaire le coup.

Guerdat n’a pas monté comme un homme qui cherche à prouver. Il a monté comme un homme qui sait. Du rythme, de l’équilibre, pas de panique, pas de grand numéro inutile pour faire lever les téléphones. Easy Star de Talma, fils de Quick Star, a répondu avec cette franchise qui fait les chevaux de Derby : ça regarde, ça saute, ça repart.
La ligne tombe : zéro faute, 129’’73. Martin Fuchs est battu pour 81 centièmes. Le Derby reste suisse, mais change de poche. Guerdat premier, Fuchs deuxième, René Lopez Lizarazo troisième. Richard Vogel, malgré son chrono supersonique, termine quatrième avec quatre points.

Deux victoires, un samedi et un grand sourire
Ce succès n’arrive pas seul. Quelques heures plus tôt, Guerdat avait déjà remporté le Prix SAUR avec Lancelotta, en signant un double sans-faute au barrage en 36’’57. Puis il a remis ça dans le Derby avec Easy Star de Talma. Deux chevaux, deux scénarios, deux victoires. Le genre de samedi où le camion repart plus lourd que prévu.

À la sortie, le Suisse ne s’est pas caché derrière une fausse froideur de champion blasé. Le point levé, le sourire large, Guerdat a savouré. Et il a aussi replacé cette journée dans un contexte plus intime.
« C’est vrai que mon début de concours a été un petit peu moins bon. De fait, je ne me suis pas qualifié pour le Grand Prix. Du coup, hier soir, j’avais un peu le moral dans les chaussettes… Je n’étais pas sûr de me réengager aujourd’hui, même si c’est dans nos habitudes de cavaliers d’avoir beaucoup de bas pour quelques petits hauts. »
La suite, elle, ressemble à un petit scénario de bord de mer.

« Ce matin, j’ai décidé d’aller à la plage, parce que j’adore ça. En revenant, l’allée qui mène au concours était remplie de gens qui attendaient pour entrer dans le stade. Ça m’a vraiment mis un coup de boost ; c’est tellement génial d’être ici. Finalement, je me suis dit de profiter de mon samedi… »
Bonne idée. Vraiment bonne idée.
“Mon cheval a mieux sauté que l’an dernier”
Guerdat le dit sans détour : il ne pensait pas forcément pouvoir aller chercher Martin Fuchs. Pas parce qu’il manquait d’ambition. Parce qu’un Derby ne se commande jamais tout à fait. Il se négocie.
« Pour être franc, je trouve que mon cheval a mieux sauté que l’an dernier. Il était vraiment génial, même si je ne pensais vraiment pas pouvoir être plus rapide que Martin. »

Voilà peut-être la clé du jour : Easy Star de Talma n’a pas seulement répété 2025. Il a fait mieux. Plus fluide, plus sûr, plus disponible. Dans une épreuve où les chevaux doivent digérer les profils, les distances, le terrain, les efforts naturels et la longueur du parcours, ce n’est pas un détail. C’est presque tout.
La sagesse de savoir profiter
Il y a quelques années, Guerdat aurait peut-être déjà eu la tête à l’épreuve suivante, au prochain objectif, au lendemain. Là, il a pris le temps. L’âge, l’expérience, les blessures aussi. Le Suisse a rappelé combien ses problèmes de dos de l’an passé avaient changé son regard sur ces moments-là.

« C’est magique à chaque fois de remporter une épreuve ici ! C’est vrai que j’en profite un peu plus que lorsque j’étais plus jeune et que je pensais toujours au jour et à la performance d’après. »
Puis cette phrase, plus forte que tous les classements :
« Je me suis rendu compte que tout le monde ne vivait pas de tels moments. J’ai juste l’impression d’être vraiment privilégié de vivre ça en faisant ce que j’aime»
À La Baule, le Derby aime les chevaux courageux. Il aime aussi les cavaliers qui savent ce que vaut une ovation.

Retrouvez le classement complet du Derby de La Baule ici



