Portobella, atout coeur d’Émilie Conter, joker de la Belgique

Publié par Sébastien Boulanger le 30/07/2026

On ne tombe pas toujours amoureux des grands chevaux au premier regard. Parfois, ils vous regardent de travers, tirent un peu sur le mors, donnent l’impression de faire le minimum syndical… avant de changer une carrière. Portobella van de Fruitkorf est de cette trempe-là. Réserviste avec l’équipe belge pour les Championnats du monde d’Aix-la-Chapelle, « Bella » est officiellement le plan B. Dans la tête d’Émilie Conter, elle est depuis longtemps le plan A.

(« Bella » à neuf ans lors du Championnat de Belgique.)

Les histoires d’amour ne commencent pas toujours par un coup de foudre

Si Hollywood écrivait l’histoire de Portobella, il y aurait une musique qui monte, un ralenti et une cavalière qui descend de cheval avec des étoiles plein les yeux.

La réalité est beaucoup moins cinématographique.

Quand la jument BWP débarque dans le radar des Stephex Stables il y a un peu plus de quatre ans, personne ne nie son potentiel. Stephan Conter est intéressé. Kendra Claricia Brinkop (la cavalière maison) fait l’essai. Tous voient des moyens impressionnants, mais aussi une jument encore brute, encore verte, encore difficile à lire. L’achat se fait, oui, mais « avec beaucoup d’hésitation », raconte Émilie Conter, la fille de Stephan. D’ailleurs, son ancien propriétaire conserve une part de propriété. Comme si tout le monde voulait croire à son avenir… sans encore oser miser tous ses jetons.

Et Émilie ?

Elle est probablement la moins enthousiaste du groupe.

« Quand je l’ai essayée, je n’étais pas très convaincue. J’aimais pas trop parce qu’elle était quand même un peu dure dans la bouche. Elle était un peu froide. Mais elle avait beaucoup, beaucoup de moyens. Donc papa a dit « Ok Émilie, c’est toi qui vas la monter. »

Il y avait même une autre jument de sept ans ce jour-là.

Et, à l’époque, c’était elle qui remportait la comparaison.

« L’autre jument que j’avais essayée en même temps, j’aimais vraiment plus. »

Comme quoi, les premières impressions racontent parfois n’importe quoi.

Bella n’était pas spectaculaire. Elle était pire que ça : elle était frustrante.

Conter Emilie Portobella-2

Il existe des chevaux qui vous séduisent immédiatement. Portobella van de Fruitkorf (Bamako de Muze x Nabab de Reve) est plutôt du genre à vous faire patienter.

À sept ans, elle saute avec une facilité presque insolente. Puis elle laisse tomber une barre qui n’avait rien demandé à personne. Une faute stupide. Puis une autre. Juste assez pour faire douter.

« Elle sautait facilement les obstacles, mais elle était très nonchalante. Elle pouvait faire une ou deux fautes que tu dis : « Quelle faute elle fait ici ? » »

Le talent saute aux yeux. La régularité, elle, prend son temps.

Pour beaucoup, ce n’est qu’une bonne jument. Pour Émilie, c’est déjà autre chose.

Un jour, en préparant les Championnats des 8 ans à Chantilly sur la piste en herbe des écuries, la jeune cavalière belge lâche une phrase qui fait sourire autour d’elle.

« C’est vraiment un très bon cheval. »

Personne n’est vraiment convaincu.

« Tout le monde me regardait un peu comme ça. Ils ne me croyaient pas trop. »

Elle, y croit alors dur comme fer.

Parce qu’elle ressent déjà ce que les autres ne voient pas encore.

« J’avais vraiment un sentiment qu’elle pouvait sauter tout et tout était super facile pour elle. C’était juste qu’elle avait besoin de temps pour se développer. Le plus haut que tu sautais, le mieux qu’elle sautait. »

Voilà peut-être toute l’histoire de Portobella en une phrase.

Certaines juments grandissent avec les obstacles. « Bella », elle, semble les attendre.

Conter Emilie Portobella-2

Le cheval qui vous fait changer de dimension

Tous les grands cavaliers racontent, un jour ou l’autre, la rencontre avec le cheval.

Celui qui transforme une ambition en réalité.

Celui qui fait passer des CSI2* aux Coupes des Nations.

Celui qui remplace le doute par une sensation beaucoup plus rare : l’évidence.

Pour Émilie Conter, ce cheval s’appelle Portobella.

Avant elle, les grosses épreuves ressemblaient à une montagne.

Avec elle, elles deviennent simplement… des parcours.

« Avant, c’était vraiment un challenge avec les autres chevaux. Bella, tu entres dans la piste et tout est facile. »

Le premier CSI5* à Dublin. La première Coupe des Nations.

Le genre de rendez-vous où les jambes tremblent un peu plus que d’habitude.

« J’avais un peu peur. J’ai dit à papa : « Je sais pas si je peux le faire. » Il m’a répondu : « Oui, oui, ça va aller. » »

Résultat ? Une seule faute. Une dixième place.

Et surtout une certitude : la jument était déjà prête. Peut-être même avant sa cavalière.

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À la maison, elle est presque en vacances

Il faut voir « Bella » lorsqu’elle ne saute pas.

On comprendrait difficilement pourquoi tant de monde parle d’elle.

Sur le plat, elle économise son énergie.

(©Collection privée)

En promenade, elle traverse le paysage avec une implication toute relative.

« Pour aller promener, elle s’en fout un peu de tout. Elle est vraiment une jument chill. »

Une jument presque paresseuse. Presque. Parce que le mot important arrive ensuite.

« Quand. »

Quand elle voit une barre. Quand elle entre au paddock. Quand le concours commence.

Alors tout change.

« Le moment où elle commence à sauter, c’est un autre cheval. »

Les oreilles. Le regard. L’attitude.

Même le calendrier semble lui parler.

« Elle sait vraiment quel jour est le plus important. Le Grand Prix, c’est le dernier jour de la semaine… donc c’est pas mal. »

Certains chevaux savent sauter.

Bella semble savoir pourquoi elle saute.

Conter Emilie Portobella-2

Le centre de gravité d’une carrière

Dans les écuries Stephex, les chevaux ne manquent pas.

Pourtant, depuis plusieurs saisons, la journée d’Émilie commence toujours au même endroit.

Le box de Bella.

« Ça fait déjà deux ou trois années qu’elle est mon cheval qui passe en priorité. C’est toujours la première que je vais monter et avec laquelle je vais vraiment prendre mon temps. »

Puis elle ajoute une phrase qui dit probablement tout.

« Ma vie tourne un peu autour d’elle. »

Conter Emilie Portobella-2

Il y a des cavaliers qui montent leurs meilleurs chevaux.

Et il y a ceux qui construisent leur quotidien autour d’eux. La nuance est immense.

Avec Bella, Émilie connaît désormais chaque réaction, chaque émotion, chaque détail.

« On sait vraiment ce qu’on a, nous deux. On se comprend vraiment bien. »

Cette complicité-là ne s’achète pas. Elle se construit.

Obstacle après obstacle. Voyage après voyage. Faute après faute aussi.

Le joker belge… aujourd’hui. Et demain ?

Officiellement, Portobella sera la jument de réserve de l’équipe belge aux Championnats du monde d’Aix-la-Chapelle.

Le mot « réserve » peut sembler frustrant. Émilie préfère retenir autre chose.

« Même si je peux y aller comme cinquième, c’est quand même un milestone. C’est tous les quatre ans, donc c’est vraiment spécial. »

À 26 ans, partager un championnat avec une équipe belge qu’elle juge « très forte », observer les meilleurs, vivre le quotidien d’un grand rendez-vous mondial, tout cela compte déjà.

Et surtout, Bella n’a que onze ans.

« Je pense qu’elle peut encore progresser. Elle mûrit vraiment depuis quelques mois. On peut beaucoup mieux travailler avec elle. Elle veut vraiment travailler avec nous. »

Autrement dit, l’histoire est loin d’être terminée.

Le plafond ?

Émilie esquisse un sourire.

« Elle peut sauter aussi haut que possible. »

Une formule qui ressemble moins à une promesse qu’à un constat.

Conter Emilie Portobella-2

Parce que certains chevaux valent plus qu’un prix

Dans le jumping moderne, les meilleurs chevaux changent parfois de propriétaire au rythme des saisons.

Bella aurait pu suivre ce chemin. Les demandes existent.

Les opportunités aussi.

Mais certaines histoires méritent d’être poursuivies.

« On a eu beaucoup de demandes pour elle depuis des années, mais on a décidé avec les copropriétaires de la garder. »

Eux aussi veulent partager ces moments là.

« C’est « a once-in-a-lifetime horse », une comme ça je n’en retrouverai probablement plus jamais. »

La suite est presque symbolique.

« Et puis on veut la garder pour faire un jour des poulains. Je rêve un jour de pouvoir monter un de ses poulains. »

Comme si son avenir ne se limitait déjà plus aux classements.

Comme si Portobella était devenue bien plus qu’une jument de Grand Prix.

(©Coll. Privée. Ph. Nicole Schultz)

Le rêve a changé de forme

Pendant longtemps, Los Angeles n’était qu’un horizon.

Le genre de rêve qu’on ose à peine prononcer lorsqu’on débute. Une ligne tout au bout de la route.

Aujourd’hui, Émilie Conter en parle autrement.

Parce que le rêve est devenu un projet.

Et ce projet porte un nom : Portobella van de Fruitkorf.

« C’est toujours été un rêve et maintenant, j’ai le cheval qui peut le faire et on forme un bon couple. Donc j’ai de la chance d’avoir ça maintenant. Je vais vraiment essayer d’y aller et de faire le mieux pour arriver à L.A. »

À Los Angeles, Bella aura treize ans.

L’âge de la pleine maturité pour une jument de Grand Prix. Émilie aussi aura sauté plusieurs saisons au plus haut niveau. Suffisamment, espère-t-elle, pour transformer le potentiel en sélection olympique.

Mais les rêves ne suffisent pas. La feuille de route est déjà écrite.

« Être surtout régulière à ce niveau et faire de bonnes prestations dans les Coupes des Nations et dans les Grands Prix. Donc être très consistante. »

Le mot revient souvent chez les grands cavaliers : la régularité.

Pas un exploit isolé. Pas un Grand Prix qui fait lever les foules.

Mais des performances qui se répètent, semaine après semaine, sur les pistes les plus exigeantes du monde.

Et Bella possède justement cette qualité qui rassure les sélectionneurs.

« J’ai eu beaucoup de chance depuis l’année passée de faire beaucoup de Coupes des Nations avec Bella, parce qu’elle est quand même un cheval sur qui tu peux vraiment compter. Elle a fait des bons résultats dans toutes les Coupes qu’elle a faites. Donc j’espère qu‘on en fera encore beaucoup. »

Compter sur un cheval. Dans le jumping moderne, il n’existe probablement pas de plus beau compliment.

Et quand on demande à Émilie comment elle voudrait qu’on parle de Portobella dans dix ans, elle ne cherche pas longtemps: «Comme d’une jument qui donnait tout chaque fois qu’elle était en piste. Qui donnait vraiment tout pour moi aussi. Qu’elle était incroyable. »

À Aix-la-Chapelle, Bella attendra peut-être son tour. Une réserve. Un joker. Une assurance tous risques.

Mais les jokers ont une particularité : ils finissent souvent par devenir les cartes que tout le monde espère avoir en main.

(Photo cover: ©Coll. Privée. Ph. Nicole Schultz)

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