À Lanaken, Niamh McEvoy a décroché le titre mondial des six ans avec Easy Peasy Indebus Z, au terme d’un barrage à vingt où il fallait avoir les idées claires et le pied lourd sur l’accélérateur. Mais derrière les 40’’85 de l’Irlandaise se cache une autre victoire. Celle de Dennis Van Tiburg et Jasmien Thiry, les éleveurs du fils d’Emerald van ’t Ruytershof. Parce qu’un championnat du monde se gagne parfois en quarante secondes. Mais il commence plusieurs années plus tôt, dans une prairie.
Vingt au barrage, un seul champion
À Lanaken, on vient officiellement chercher des titres mondiaux de jeunes chevaux. Officieusement, on vient aussi perdre quelques années d’espérance de vie.
La finale des six ans n’a pas vraiment arrangé les choses.
Ils étaient 42 couples à entrer dans la Ratina Z-Arena dimanche, sur un parcours à 1,35 m suffisamment technique pour poser des questions, sans transformer l’examen des jeunes chevaux en concours de survie. Vingt ont pourtant trouvé toutes les réponses et décroché leur ticket pour le barrage. Vingt. Autant dire qu’il ne suffisait plus d’être bon. Il fallait être vite bon.
Niamh McEvoy et Easy Peasy Indebus Z l’ont été davantage que les autres.

Dixièmes à s’élancer dans le barrage, l’Irlandaise et le hongre de six ans ont arrêté le chronomètre à 40’’85. Derrière, personne ne fera mieux. Angelique Böckmann et Django Z (Dourkhan Hero Z x Captain Fire) échouent à 41’’71. Le Français Emeric George complète le podium avec Kelstar Derick (Mylord Carthago x Jarnac), en 41’’78.
Un titre mondial, donc.
Et une histoire qui dépasse largement le chronomètre.
McEvoy, deux semaines pour trouver les boutons
Easy Peasy Indebus Z n’est pas arrivé sous la selle de Niamh McEvoy avec un manuel d’utilisation relié cuir.
Greg Broderick avait acheté le cheval l’an dernier, lorsqu’il avait cinq ans. McEvoy, elle, n’a appris que deux semaines avant Lanaken qu’elle le monterait lors du championnat. Pas exactement le délai idéal pour apprendre par cœur chaque virgule d’un jeune cheval avant de disputer un barrage de championnat du monde.
Cela ne s’est pas beaucoup vu.

Il faut dire que si McEvoy découvrait encore les boutons d’Easy Peasy, ceux de Lanaken lui sont déjà plutôt familiers. Championne du monde des 5 ans avec Orange de Baugy en 2024, vice-championne des 6 ans avec BP Othello l’an dernier, l’Irlandaise remet cette fois la main sur l’or avec Easy Peasy Indebus Z. Deux titres mondiaux et une médaille d’argent en trois éditions : à Lanaken, McEvoy commence sérieusement à connaître le chemin du podium.
« C’est vraiment incroyable », confiait-elle après sa victoire. Elle décrit un cheval doté « d’énormément de puissance », particulièrement respectueux, mais dont elle ignorait encore comment il réagirait lorsqu’il faudrait jouer le chrono. Sa réponse, Easy Peasy l’a donnée sur la piste : vite, sans faute et avec une sacrée envie de bien faire.

Son éleveur, lui, avait déjà repéré quelque chose.
Pas forcément un futur champion du monde. Les boules de cristal restent un matériel assez peu fiable dans les élevages. Mais quelque chose entre le cheval et sa cavalière.
Un accord.
« Dès la première fois que j’ai vu le match entre eux, j’ai vu quelque chose de vraiment spécial », raconte Dennis Van Tiburg.
Et dimanche, le « quelque chose » a pris la forme d’une médaille d’or.
« Ça donne la chair de poule »
Pour comprendre ce que cette victoire représente, il faut quitter quelques instants le barrage.
Oublier les dixièmes.
Et revenir à l’élevage.
Easy Peasy Indebus Z est un fils d’Emerald van ’t Ruytershof, avec Baloubet du Rouet du côté maternel. Il a été élevé par Dennis Van Tiburg et son épouse Jasmien Thiry il y a… 6ans. C’est bien, vous suivez. Sur le papier, le pedigree a évidemment de quoi remplir quelques catalogues. Mais un pedigree n’a encore jamais sauté tout seul.

Quand on demande à Dennis Van Tiburg ce que représente le fait de voir le cheval qu’il a fait naître devenir champion du monde, la réponse ne passe pas par des statistiques.
Elle passe par la peau.
« Ça donne la chair de poule. »
Puis il développe.
Voir un cheval issu de son élevage arriver entre les mains de professionnels capables de le produire, de le comprendre et de l’amener jusque-là constitue, selon lui, « le rêve d’un éleveur ».
Car Van Tiburg insiste sur un point : le bon cheval doit aussi arriver au bon endroit.
Et Easy Peasy semble avoir trouvé le sien.
« C’est un rêve qui devient réalité », résume-t-il.
Simple. Efficace. Pas besoin de communiqué de quinze pages.
Une famille qui saute, mais qui demande du temps
Le titre n’est pourtant pas totalement tombé du ciel.
Dennis Van Tiburg connaît bien cette famille. Elle produit des chevaux avec beaucoup de qualité et de vrais moyens à l’obstacle, mais pas nécessairement des chevaux à mettre entre toutes les mains.
Des chevaux « sharp », explique-t-il. Du sang, de la sensibilité, de la qualité. Et donc un mode d’emploi.
Il cite notamment Erdento van de Leeuwerk, issu de cette famille et qui a évolué jusqu’au niveau 1,60 m aux États-Unis avec Alex Matz.
« Cette famille produit vraiment des chevaux de saut, mais il faut leur donner du temps », explique Van Tiburg.
Voilà peut-être toute l’ironie des championnats de jeunes chevaux : il faut gagner aujourd’hui sans oublier que le cheval est construit pour demain.

Et à six ans, Easy Peasy reste justement un cheval en formation.
Van Tiburg le dit lui-même : il est encore vert.
C’est précisément là qu’il mesure le travail de McEvoy.
L’ancien cavalier de VDL observe la cavalière autant que le cheval. Il connaît les sensations, les hésitations et les petits moments où, sur un jeune, tout peut soudain partir légèrement à gauche alors que le plan prévoyait franchement la droite.
À ses yeux, McEvoy a parfaitement senti son cheval.
« Elle est incroyable. Elle sent exactement ce qu’il faut faire. Il est encore vert, mais elle l’a monté brillamment. »
À Lanaken, il n’y avait donc pas seulement un cheval avec du talent. Il y avait le bon cheval, la bonne cavalière et le bon dimanche.
Parfois, ça suffit pour fabriquer de la magie.
Trois ou quatre poulinières, pas une usine
L’histoire est d’autant plus savoureuse que derrière Easy Peasy Indebus Z ne se cache pas une gigantesque machine à produire des dizaines de poulains.
Dennis Van Tiburg et Jasmien Thiry ont au contraire choisi de réduire leur élevage.
Aujourd’hui, ils travaillent avec trois ou quatre juments, afin de conserver une structure qu’ils peuvent encore gérer eux-mêmes. Jasmien est vétérinaire et s’occupe notamment de la reproduction. Le couple réfléchit aux croisements, discute, hésite, recommence.
Bref, il élève.
Avec tout ce que ce verbe comporte de romantisme lorsqu’on regarde les poulains galoper au coucher du soleil, et de nettement moins romantique quand la reproduction décide que, cette année, rien ne fonctionnera comme prévu.
Car Van Tiburg ne maquille pas la réalité.
Il y a les réussites. Et il y a tout le reste.

Les saisons compliquées. Les gestations qui ne se déroulent pas comme espéré. Les décisions impossibles à contrôler. Les années où l’on fait tout correctement et où la nature rappelle malgré tout qu’elle n’a jamais signé de contrat.
Cette saison encore, raconte-t-il, n’a pas été simple.
Alors forcément, lorsqu’un cheval né de ce travail gagne Lanaken, la médaille prend un autre poids.
Pour Dennis, ce titre est aussi « une couronne sur le travail » de Jasmien avec les juments, les poulains et les jeunes chevaux.
Les pièces du puzzle, enfin, s’emboîtent.
« Ça n’a rien à voir avec l’argent »
Dans le commerce des chevaux, la phrase pourrait presque paraître provocatrice.
Dennis Van Tiburg la lâche pourtant avec un rire.
« Ça n’a rien à voir avec l’argent. »
Parce que ce dimanche-là, la valeur d’Easy Peasy Indebus Z n’est pas le sujet.
Le sujet, c’est ce moment précis où l’éleveur regarde un cheval qu’il a imaginé avant même sa naissance entrer dans une grande piste, être compris par une cavalière qu’il estime et devenir champion du monde.
C’est pour cela, dit-il, que les éleveurs acceptent « les hauts et les bas ».
Et des bas, tous en connaissent.
« Chaque éleveur sait que des choses peuvent mal tourner. »
Mais un dimanche comme celui-là possède une vertu assez pratique : il efface momentanément le reste.

Emeric George avait choisi de ne pas brûler les étapes
Derrière le duo McEvoy-Easy Peasy, le podium raconte d’ailleurs lui aussi quelque chose de ces jeunes chevaux qu’il faut savoir respecter.
Troisième avec Kelstar Derick, Emeric George disputait sa première finale des six ans à Lanaken. Le Français avait trouvé le parcours exigeant mais juste : suffisamment sérieux pour provoquer des fautes, sans mettre les jeunes chevaux en difficulté inutilement.

Au barrage, il avait surtout décidé de ne pas transformer son six ans en Formule 1 pour une médaille.
Deux semaines plus tôt, lors du championnat de France, une tentative un peu trop ambitieuse dans un barrage lui avait coûté une faute. À Lanaken, avec vingt couples qualifiés et quelques pilotes notoirement rapides dans la liste, George a choisi une autre stratégie : « 80 % » de sa vitesse maximale, en privilégiant le contrôle, les courbes courtes et un cheval qui continue de bien sauter.
Résultat : 41’’78 et le bronze.

« Je n’espérais pas forcément être sur le podium parce que je n’ai pas pris tous les risques, mais j’ai fait le maximum que je pouvais faire avec mon cheval aujourd’hui. »
Chez les six ans, parfois, savoir ce qu’on ne doit pas demander compte autant que savoir ce qu’on peut demander.

Böckmann, l’argent à domicile
Entre l’or de McEvoy et le bronze de George, Angelique Böckmann n’est pas franchement venue faire de la figuration.
L’Allemande, qui évolue dans les écuries de Christian Ahlmann, prend l’argent avec Django Z, étalon par Dourkhan Hero Z et Captain Fire, né chez l’éleveur allemand Georg Sievert. Un podium qui possède forcément une petite saveur supplémentaire à Lanaken : Django Z porte les couleurs de Zangersheide et joue donc quasiment à domicile dans la Ratina Z-Arena.

Au barrage, Böckmann signe un nouveau sans-faute et coupe les cellules en 41’’71. Rapide, propre, mais pas tout à fait assez pour aller chercher les 40’’85 d’Easy Peasy Indebus Z et McEvoy. Huit dixièmes séparent finalement l’or de l’argent.
Pas de titre mondial pour Django Z, donc, mais une médaille qui confirme sa régularité au terme d’une semaine où, comme tous les finalistes, il fallait d’abord traverser les deux qualifications avant de s’expliquer dans une finale particulièrement dense.

Et pour Zangersheide, difficile de rêver symbole beaucoup plus propre : voir un cheval portant son suffixe monter sur la deuxième marche du podium de son propre championnat du monde.

Le pressentiment de Dennis
Dennis Van Tiburg, lui, assure ne pas avoir été particulièrement stressé pendant la semaine.
Enfin, pas après le premier parcours.
Une fois Easy Peasy observé sous la selle de McEvoy, quelque chose l’a rassuré. Il connaissait la sensibilité du cheval. Il voyait la qualité de la cavalière. Et surtout, il voyait cette fameuse connexion entre les deux.
Avec un jeune cheval, rappelle-t-il, tout peut arriver. Une faute ne condamne rien. Un mauvais jour reste un mauvais jour. Demain en sera un autre.
Mais deux jours avant la finale, il glisse tout de même à Jasmien :
« Il faut qu’on y aille. »
Pourquoi ?
Aucune analyse biomécanique.
Aucun algorithme.
« Un pressentiment. »
Le sentiment que quelque chose pouvait arriver.
Dimanche, Easy Peasy Indebus Z est entré dans la Ratina Z-Arena. Niamh McEvoy a laissé parler son talent. Le chronomètre s’est arrêté à 40’’85.

Et plus personne n’est allé plus vite.
Dennis Van Tiburg avait raison : quelque chose allait arriver.
On appelle ça un titre de champion du monde.
Chez les éleveurs, manifestement, on appelle plutôt ça la chair de poule.
Retrouvez les résultats complets de la finale des 6 ans ici
Retrouvez l’article sur la finale es 7ans du Championnat du monde de Lanaken ici



