Dirk Demeersman descend de cheval : la dernière leçon d’un bâtisseur

Publié par Sébastien Boulanger le 08/07/2026

Il y a parfois des adieux en fanfare. D’autres qui s’imposent, plus discrets. À quelques jours de son 62e anniversaire, Dirk Demeersman a choisi la pointe des pieds. Plus de bottes, plus de selle, plus de camions à charger avant l’aube. L’ancien olympien belge passe officiellement la main. Et il le fait avec trois chevaux nés chez lui, élevés chez lui, façonnés par lui… désormais confiés à Olivier Philippaerts pour écrire la suite.

Il y a des passages de témoin qui ressemblent à des déclarations d’amour

Depuis deux semaines, un nouveau trio attire les regards dans les écuries Philippaerts.

Un gris, un bai. Un presque blanc.

Leurs noms racontent déjà une histoire : Carrasco Z, étalon de 10 ans (Cornet Obolensky x Diamant de Semilly), Côte d’Or Z, autre étalon de 10 ans (Carambole x Diamant de Semilly), et Little Fellow Z, hongre de 7 ans (Leandro VG x Diamant de Semilly).

Ils ont un point commun évident : tous trois sont issus de Diamond’s Billy, jument BWP élevée par Koen de Waele.

Ils en ont un autre, beaucoup plus intime.

Ils sont tous nés chez Dirk Demeersman.

Et surtout, ils sont les trois derniers chevaux dans lesquels le cavalier de Saint-Trond avait investi ce qu’il lui restait de rêves sportifs.

« Ils sont tous les trois nés ici. Ils ont tous la même mère. Et j’ai dit : avec ceux-là, je veux peut-être essayer d’aller de nouveau un peu plus haut. Je les ai construits… mais honnêtement, j’en ai marre. »

Cette phrase tombe presque avec un sourire. Mais elle raconte beaucoup plus qu’une lassitude.

Elle raconte une décision.

Dirk Demeersman
(© Collection privée)

Le plus difficile n’est pas de s’arrêter. C’est de savoir quand il faut le faire.

Dans un sport où beaucoup s’accrochent jusqu’au cheval de trop ou au concours de trop, Dirk Demeersman a choisi une autre sortie.

Une sortie guidée par l’honnêteté.

« J’ai toujours dit : au moment où je sens que je dérange un peu la carrière de mes chevaux, j’arrête. »

Aujourd’hui, il estime que ce moment est arrivé. Les deux aînés ont dix ans.

Ils ont déjà sauté jusqu’à 1,50 m et 1,55 m. Pour lui, ils sont prêts. Simplement… plus pour lui.

« Je pense maintenant qu’ils sont prêts à aller plus loin. Et je ne veux pas freiner leur carrière. »

Le constat est lucide.

Sans amertume.

Parce que le très haut niveau demande un rythme que trois chevaux ne suffisent plus à offrir.

Parce que les kilomètres, les papiers sanitaires, les tachygraphes et les voyages sont devenus une autre discipline à eux seuls.

Parce que le corps, aussi, finit par parler.

« L’âge est là. Mon corps est usé. Ça fait quelques semaines que je n’ai plus monté un cheval… et je dois dire que je me sens déjà un peu mieux. Un peu plus jeune. »

Alors il a choisi Olivier Philippaerts

Le transfert n’est pas une vente. C’est une confiance.

L’année dernière déjà, Olivier Philippaerts s’était renseigné sur leur avenir.

La réponse est arrivée cette saison.

« J’aime bien Olivier, il monte bien. Il n’a pas non plus un paquet de bons chevaux pour le moment. Donc on a décidé de les lui donner. »

Comprendre : les lui confier.

Ce n’est pas un hasard si les chevaux ont pris la direction des écuries Philippaerts. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils ont partagé les équipes nationales, comme cavaliers, puis l’un des deux est devenu chef d’équipe. Les deux hommes s’estiment, la confiance était déjà là. Les chevaux n’ont fait que suivre.

Dirk Demeersman
(© Collection privée)

Demeersman reste propriétaire. Pour le moment en tout cas.

Le cas de Côte d’Or Z est d’ailleurs très clair.

« Côte d’Or n’est pas à vendre. Les deux autres, on verra. S’il y a quelque chose d’intéressant, ils seront à vendre. Mais ce n’est pas qu’on les met maintenant dans l’étalage. »

Après quelques semaines chez les Philippaerts, les premiers retours sont encourageants.

« Olivier est positif, il aime bien. On verra. »

Le reste appartient désormais au terrain.

Du côté d’Olivier Philippaerts on apprécie la confiance et le geste. Le cavalier teste Côte d’Or ce week-end à Chantilly. Les autres il verra ensuite s’il continue avec lui même ou si c’est un autre membre de la famille qui les prendra dans son piquet.

Une carrière longue de 2.526 départs internationaux

Dire que Dirk Demeersman raccroche serait presque oublier tout ce qu’il laisse derrière lui.

Dirk a grandi dans une famille d’hommes de cheval avant de se révéler en catégorie poneys. Edelbert lui ouvre les portes du très haut niveau et l’emmène jusqu’aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992.

Puis arrive Clinton.

Le cheval d’une vie. Celui qui changera définitivement la trajectoire du Belge.

Dirk Demeersman Clinton Team Nijhof
(© Team Nijhof/JM)

Avec l’étalon Holsteiner, Demeersman signe le plus beau chapitre de sa carrière : quatrième des Jeux olympiques d’Athènes en 2004, deuxième du mythique Grand Prix d’Aix-la-Chapelle en 2005, vainqueur de l’étape Coupe du monde de Malines en 2006.

Viendront ensuite Bufero van het Panishof, le bronze par équipes aux Jeux équestres mondiaux de Lexington en 2010, une troisième participation olympique à Londres en 2012, plusieurs Championnats d’Europe.

Belgian jumping team Barcelona
(© FEI/Richard Juilliart)

Et, après sa carrière sportive (la première), un passage remarqué comme chef d’équipe de la Belgique. Sous sa direction, ceux qui sont encore loin d’être les red musketters du jumping remportent notamment la Finale des Coupes des Nations FEI 2015 à Barcelone ainsi que le classement général de la Division 1 européenne.

Au total, le cavalier belge aura cumulé 2.526 départs internationaux.

Des milliers de parcours. Des milliers de kilomètres.

Et quelques souvenirs qui resteront plus longtemps que les classements.

Quand on lui demande lesquels reviennent en premier, la réponse fuse.

« Athènes. Deuxième du Grand Prix d’Aix-la-Chapelle. La Coupe du monde de Malines gagnée. Et gagner le Grand Prix de Rome aussi… »

Dirk Demeersman
(© Collection privée)

Comme si tout le reste pouvait presque tenir dans cette simple énumération.

Le cavalier s’arrête. Le cheval reste.

Ne comptez pourtant pas sur Dirk Demeersman pour disparaître complètement des terrains.

Peu de chance de le voir revenir un jour. Il l’a déjà fait ça. Mais cette fois ça semble être la bonne.

Mais il continuera à entraîner. À former. À faire grandir les jeunes chevaux de l’élevage.

Les poulains de trois ans attendent déjà le débourrage, les quatre et cinq ans prennent la relève, et une nouvelle génération pousse derrière les portes des écuries.

« On a encore plein de jeunes chevaux chez nous. Je m’occupe un peu de ça. J’entraîne un peu des gens… on verra ce que ça devient. »

Dirk Demeersman
(© Collection privée)

Les concours ?

Pas sûr qu’ils lui manquent.

« Je ne pense pas que vous allez me voir beaucoup en concours parce que j’ai fait assez. Mais suivre les chevaux, ça oui. »

Il y aura toujours un œil sur Carrasco Z, Côte d’Or Z et Little Fellow Z.

Trois chevaux. Trois frères de mère. Trois héritiers.

Et peut-être la plus belle façon de quitter la scène.

Non pas en descendant du cheval. Mais en laissant le cheval continuer sans vous.

(Photo cover © Collection privée)

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