Il aura fallu attendre les tout derniers cônes pour que le Championnat du monde d’attelage à quatre rende son verdict. À Aix-la-Chapelle, Boyd Exell a décroché un huitième titre mondial individuel consécutif, vingt ans après avoir dû renoncer aux Mondiaux d’Aix en 2006 sur blessure. Mais derrière l’Australien, la Belgique a frappé fort : Dries Degrieck s’offre sa première médaille mondiale individuelle avec l’argent, tandis que Glenn Geerts et Tom Stokmans l’accompagnent vers le bronze par équipes. Le roi reste le roi. Sauf que, désormais, derrière le trône, les couteaux s’aiguisent sérieusement.

Boyd Exell, huitième du nom
Il y a des hommes qui gagnent. Et puis il y a Boyd Exell.
Depuis quelques années, le Championnat du monde d’attelage à quatre ressemble à une monarchie dont personne n’a encore trouvé le mode d’emploi pour organiser la succession. À 54 ans, l’Australien vient de décrocher à Aix-la-Chapelle son huitième titre mondial individuel consécutif. Score final : 142,64 points de pénalité, devant Dries Degrieck (148,85) et Chester Weber (156,77).
Et pourtant, dimanche, dans le Stadium 2, il restait encore une dernière formalité. Enfin, « formalité » façon Boyd Exell : quatre chevaux, une voiture, des portes étroites, des balles posées sur des cônes et un Championnat du monde qui peut basculer pour trois malheureux points.

Exell le résumait lui-même après l’arrivée : « Un cône, c’est trois points. Un peu de temps, cela peut en faire cinq. C’est énorme à récupérer en marathon ou en dressage. Les cônes sont donc très importants. »
Traduction : même quand on est roi, on évite de marcher sur les mines.
Alors Boyd a fait du Boyd. De la vitesse, des trajectoires serrées, mais jamais cette impression de panique qui saisit parfois les humains normalement constitués lorsqu’un titre mondial se joue à quelques centimètres. Ses grooms et son navigateur lui annonçaient ses temps de passage : une seconde d’avance, une seconde de retard. Tout sous contrôle.

« Les chevaux étaient tellement souples, faciles et en avant. Je n’ai pas eu besoin de prendre trop de risques à la fin parce que nous savions que nous avions des points d’avance. Mais vous n’êtes jamais meilleur que la puissance que vous avez devant vous. Et aujourd’hui, elle était brillante. »
Bilan : 0,30 point de pénalité pour temps dépassé. Rien. Une poussière sur le costume du roi.
Puis Exell franchit la ligne.

Et là, le robot redevient humain.
Il confie les guides, saute de la voiture et file vers ses chevaux. Daan, Hero, Mister Bono van ’t Hooge et surtout Checkmate, 19 ans, vétéran de la bande, reçoivent caresses et remerciements. « Un succès comme celui-là n’est pas possible sans les chevaux. Je suis incroyablement fier d’eux », expliquera-t-il.

Quelques instants plus tard, le voilà de retour sur la voiture, porté par les applaudissements du stade.

Et au milieu de ceux venus le féliciter, une silhouette familière : Sarah « Granny » Garnett. Présente aux côtés d’Exell sur toutes les compétition depuis ses débuts internationaux, membre historique de son entourage, soutien autant que regard critique. Certains champions collectionnent les trophées. Les plus grands gardent aussi les mêmes personnes autour d’eux lorsque les années passent.

Aix, vingt ans plus tard
Ce titre-là a d’ailleurs une saveur particulière.
En 2006, lorsque les Jeux équestres mondiaux avaient déjà posé leurs valises à Aix-la-Chapelle, Boyd Exell n’avait pas pu participer. Quelques semaines auparavant, un accident de quad lui avait brisé la jambe en cinq endroits. Son équipe était prête. Lui aussi. Son corps, beaucoup moins.
Vingt ans plus tard, la petite cicatrice dans l’histoire restait ouverte.
« Ce n’est que pendant ce week-end que je me suis dit : non, je dois gagner à Aachen. J’ai gagné en Normandie, dans le Kentucky et à Tryon. Il fallait que je gagne ici. »
C’est fait.
La boucle est bouclée. Et plutôt huit fois qu’une.

Dries Degrieck, l’argent qui vaut déjà beaucoup plus
Seulement voilà : derrière Exell, ça pousse.
Et ça pousse très fort.
À 31 ans, Dries Degrieck ne débarquait pas exactement à Aix-la-Chapelle en touriste. Le Belge est numéro deux mondial derrière Exell et avait déjà remporté cette année sa première finale de Coupe du monde, à Bordeaux.
Mais il lui manquait encore une médaille individuelle en Championnat du monde.
C’est désormais réglé.

Deuxième avant les cônes, Degrieck avait une mission simple à expliquer et nettement moins simple à réaliser : ne rien casser.
Résultat : 1,13 point de pénalité, troisième meilleure performance de la journée, et 148,85 points au total. Médaille d’argent. Première médaille mondiale individuelle.
Alors, déçu d’avoir laissé l’or à Boyd ?
Pas vraiment.

« Je suis vraiment, vraiment heureux. Personnellement, j’ai l’impression que mes chevaux sont les vrais champions du monde. Ils ont été excellents pendant toute la saison. »
Et Degrieck d’énumérer cette campagne 2026 qui commence à prendre des airs de manifeste : des victoires à Windsor et Rastede, après un hiver déjà couronné par son premier titre en finale de Coupe du monde. Il pointe aujourd’hui à seulement six points d’Exell au ranking mondial

Surtout, ses chevaux n’ont pratiquement jamais cligné des yeux à Aix.
« Dès le premier jour, en dressage, ils ont réalisé une superbe performance. Dans le marathon, ils ont tout donné et terminé deuxièmes. Aujourd’hui, ils sont troisièmes dans les cônes. Ils ont été vraiment réguliers. Je ne pourrais pas être plus heureux. »
Le genre de régularité qui transforme un outsider en candidat.
Et un candidat en menace.

L’Américain en apnée
Et puis il y a Chester Weber, celui qui avait ouvert le bal.
L’Américain avait été le premier à poser ses cartes sur la table en prenant la tête du Championnat après le dressage. Pendant quelques heures, c’était lui l’homme à battre, avant que Boyd Exell ne reprenne les commandes et que le marathon ne redistribue une partie du jeu.

Dimanche, Weber ne jouait plus l’or. Mais il lui restait un podium mondial à défendre. Et il a choisi une méthode assez peu recommandée pour les cardiaques.
Une balle au sol. Du temps dépassé. Puis l’attente.
Une fois la ligne franchie, l’Américain gonfle les joues pendant que les comptes se font. Quelques secondes suspendues avant le verdict : ça passe. Le bronze est à lui.

À 48 ans, Weber peut enfin relâcher les épaules et partir pour son tour d’honneur. « Cette médaille appartient à toute l’équipe et, bien sûr, avant tout à mes chevaux », expliquera-t-il ensuite.
Pour résumer l’ambiance d’Aix-la-Chapelle, il n’aura besoin que d’un mot : « Wow ! »

La Belgique prend aussi le bronze
Car Degrieck n’est pas reparti avec une seule médaille autour du cou.
Avec Glenn Geerts et Tom Stokmans, la Belgique s’offre également le bronze mondial par équipes, avec 325,52 points. Devant, les Pays-Bas arrachent l’or avec 315,13 points devant l’Australie, deuxième avec 317,25. Moins d’un cône sépare donc les deux premières nations.

Pour les Belges, cette médaille n’avait rien d’automatique.
« C’était vraiment très difficile », reconnaît Degrieck. « Mais nous l’avons fait. Glenn et Tom ont fait un travail fantastique aujourd’hui dans les cônes. C’était incroyable. »
Trois hommes, trois histoires très différentes.
Degrieck arrive au sommet de son art. Geerts construit déjà la prochaine version de son attelage. Stokmans continue, lui, de grignoter les marches quatre par quatre.

Glenn Geerts : un pas en arrière pour en faire deux en avant
Pour Glenn Geerts, le premier mot est presque surprenant : soulagement.
« Toute la saison était organisée autour de cette semaine. Nous avons vraiment travaillé pour arriver à ce moment-là. »

Geerts termine dans le Top 15 mondial après avoir profondément renouvelé son attelage. Trois chevaux remplacés par des plus jeunes. Pas exactement la recette la plus confortable lorsqu’on prépare un Championnat du monde à Aix-la-Chapelle.
Mais le Belge avait une idée derrière la tête.
Longtemps identifié comme un spécialiste du marathon, il savait qu’il devait gagner des points ailleurs. Donc travailler le dressage. Investir dans des chevaux plus doués pour cette phase. Accepter, aussi, ce paradoxe assez cruel du haut niveau : acheter du talent ne permet pas d’acheter de l’expérience.

« J’ai peut-être aujourd’hui des chevaux avec davantage de qualités pour le dressage, mais l’expérience est aussi un talent. »
La formule est bonne. Le pari aussi.
Car malgré un marathon où Geerts estime avoir laissé filer de précieux points, « une petite erreur au début, une grosse à la fin », la médaille est là.
Et surtout, son équipe est jeune.
Très jeune.
Trois de ses chevaux disputaient encore leur première compétition en septembre dernier.
« Certains dans mon équipe me disaient : pourquoi ne pas reprendre les anciens ? Ils sont toujours en forme, il ont davantage d’expérience, ce serait plus sûr. Oui, cela aurait peut-être été plus sûr. Mais je leur ai expliqué : c’est faire un pas en arrière aujourd’hui pour en faire au moins deux en avant dans le futur. »
Le bronze autour du cou, le futur vient déjà de gagner quelques mois.

Tom Stokmans, le troisième homme
Tom Stokmans, lui, ne cherchait pas à maquiller son week-end.
Le dressage ? Décevant.
Le marathon ? Excellent, mais avec une boucle supplémentaire dans le dernier obstacle qui lui coûte cher.
Les chevaux ? Très bons.
Et les cônes ? Suffisamment solides pour apporter les points dont la Belgique avait besoin.

« Je suis vraiment heureux d’avoir pu apporter mes points à l’équipe pour cette médaille. Ce n’est que ma sixième saison en international, donc j’ai moins d’expérience que les autres. »
Moins d’expérience, certes. Mais déjà un troisième Championnat du monde après Pratoni et Szilvásvárad.
Et Aix ?
« Aachen est toujours spécial. Le CHIO normal est déjà un petit Championnat du monde. Mais là, c’était vraiment incroyable. »
Quant à savoir si cette médaille restera dans sa carrière, Stokmans n’a pas eu besoin de réfléchir longtemps.
« Pour toujours. »

Les Oranje reviennent de nulle part
Pendant que la Belgique sécurisait son bronze, une autre bataille se jouait devant.
Les Pays-Bas ont remporté le titre mondial par équipes avec Bram Chardon, Ijsbrand Chardon et Koos de Ronde. Mais il a fallu aller le chercher avec les dents.

Bram Chardon, privé la veille d’un de ses chevaux de marathon insuffisamment en forme, arrivait dimanche avec un mélange de frustration et de pression.
Il devait signer un double sans-faute dans les cônes pour verrouiller l’or néerlandais.
Il l’a fait.
Et avec la meilleure performance de la journée.
« Pour assurer l’or par équipes, je devais faire un double sans-faute. Avec cette pression, et après une semaine qui n’avait pas été parfaite jusque-là, réussir cela explique l’émotion que vous avez vue après l’arrivée. »

L’émotion, mais aussi quelques regrets. Parce que Chardon est passé tout près du podium individuel.
« En voyant aujourd’hui tout ce qui était encore possible, je suis encore un peu déçu d’hier. Je me suis rapproché très près du podium individuel, mais ce n’était juste pas suffisant. »
Le Néerlandais relativise néanmoins : compte tenu des circonstances, il estime avoir tiré pratiquement 100 % de ce qu’il pouvait produire.
« Les autres étaient simplement meilleurs. Félicitations à eux. »
Pas de calcul, pas de si, pas de mais. Chardon repart avec l’or par équipes, la quatrième place individuelle et suffisamment de regrets pour le motiver les deux prochaines années.

Le roi règne. Pour combien de temps ?
Au final, Aix-la-Chapelle aura raconté deux histoires.
La première est celle d’un monument.
Boyd Exell gagne encore. Huitième titre mondial consécutif. Une série qui commence à ressembler moins à un palmarès qu’à une occupation militaire du sommet de la discipline. Il est toujours numéro un mondial. Toujours capable d’arriver le dimanche avec la pression d’un Championnat du monde et de mener avec la pression de quelqu’un qui va chercher le pain.

Mais la seconde histoire est peut-être encore plus intéressante.
Parce que derrière, les couteaux s’aiguisent.
Dries Degrieck décroche sa première médaille individuelle en championnat. Bram Chardon repart frustré mais champion du monde par équipes. Glenn Geerts construit déjà son prochain attelage. Tom Stokmans engrange de l’expérience et une médaille mondiale.

Boyd Exell disait vouloir célébrer ce huitième titre « pendant des semaines, peut-être même les deux prochaines années ».
Il peut. Parce que le roi reste le roi.
Mais pas trop longtemps quand même.
Car derrière le trône, ça commence sérieusement à pousser.
Les résultats complets des Championnats du monde d’attelage à quatre chevaux en individuel ici
Les résultats par équipe ici



