Eline Maraite et la Fée qui transforme tout en or

Publié par Sébastien Boulanger le 26/08/2026

Il y a quelques années, Thanks Fée Sauvenière aurait pu disparaître des radars, voire disparaitre totalement, après une fracture du genou. Eline Maraite a choisi de tenter l’improbable : la sauver. Aujourd’hui, la jument est devenue la pierre angulaire de son élevage, le Haras des Sources, à Schoppen. Après Blackpearl Fée des Sources LJ Z en 2025, son deuxième produit, All In Fée des Sources Z, a lui aussi décroché le titre de champion de Belgique des 2 ans en saut en liberté à Gesves. Deux poulains, deux titres. À ce rythme-là, le conte de fées commence sérieusement à ressembler à une méthode.

À Gesves, Maraite remet ça

Il y a ceux qui vont à Gesves pour voir les jeunes chevaux. Ceux qui y vont pour parler croisements, observer les modèles et refaire l’élevage belge autour d’un café. Et puis il y a Eline Maraite.

Depuis deux ans, elle y vient aussi pour repartir avec un titre.

Le 11 août dernier, All In Fée des Sources Z, mâle de deux ans par Aganix du Seigneur Z, s’est imposé dans le Championnat de Belgique de saut en liberté des 2 ans. Avec 80,667 %, le jeune cheval d’Eline Maraite a devancé Bora vd Bisschop et Jersey ESM Z au terme d’une épreuve réunissant 37 concurrents.

Une victoire qui pourrait déjà suffire au bonheur d’un jeune élevage.

Sauf qu’un an plus tôt, au même endroit, Eline Maraite avait déjà vécu la scène.

Avec le demi-frère d’All In.

En 2025, Blackpearl Fée des Sources LJ Z, par Bingo Z, avait remporté le même championnat avec 86,83 %. Premier poulain élevé par Eline. Premier cheval présenté. Premier titre.

Le genre de statistique qui donne envie de ranger très vite le mot « hasard » au fond du camion.

« L’année passée, on était là en mode : on va y aller pour voir ce que ça donne », raconte-t-elle. « Moi, j’ai toujours cru à Black Pearl. Pour moi, c’était mon champion. Mais finalement, quand il a montré en compétition ce qu’il savait faire, c’était incroyable. »

À l’époque, elle avait rangé cette victoire dans la catégorie des moments qu’on ne vit qu’une fois.

Raté.

Douze mois plus tard, le demi-frère a fait pareil.

« On ne s’est jamais dit qu’il aurait la chance d’avoir un deuxième titre, parce que déjà l’année passée, on s’était dit que c’était une histoire féérique, un moment magique, unique. »

Unique, donc. Mais renouvelable.

Au commencement était une fracture

Pour comprendre pourquoi ces deux titres ont une saveur particulière, il faut rembobiner l’histoire.

Bien avant les rubans, les applaudissements et les photos de remise des prix, il y a une jument : Thanks Fée Sauvenière.

Eline la connaît depuis l’époque où elle travaillait avec Fabienne Daigneux. À six ans, la jument semble promise à une jolie carrière sportive. Elle évolue déjà sur des parcours à 1,30 m et montre de belles dispositions.

Puis tout s’arrête.

Une fracture du genou en prairie.

La carrière sportive est terminée et l’avenir de la jument sérieusement compromis. Fabienne contacte alors Eline. Il faut prendre une décision. Et vite.

La jeune femme choisit l’option qui n’offre pratiquement aucune garantie : tenter de la sauver et prendre en charge les soins.

« Personne ne savait me dire si ça allait réussir. Ni les vétérinaires, ni la clinique. Ils avaient le plan sur papier, ils savaient comment faire, mais il fallait encore voir comment la jument allait réagir. »

Elle connaît son caractère. Son intelligence. Et décide de tenter le coup.

« Mon ventre m’a dit de prendre le risque, donc je l’ai pris. »

Le ventre, en élevage, n’apparaît pas encore dans les indices génétiques. Dommage.

Car la suite lui donnera plutôt raison.

Sept mois de clinique avant les titres

Le sauvetage n’a pourtant rien d’un montage vidéo avec musique émouvante et happy end en trente secondes.

Il y a sept mois de clinique, une longue convalescence, de la kinésithérapie et des frais importants. Puis une autre difficulté : parvenir à mettre la jument à la reproduction alors que son organisme doit encore récupérer.

« On a eu des années très dures, vraiment. Il fallait lui donner le temps de se retrouver. »

Eline Maraite continue pourtant.

Aujourd’hui, Thanks Fée Sauvenière lui a donné trois poulains.

Les deux premiers sont devenus champions de Belgique à deux ans.

Voilà pour le retour sur investissement émotionnel.

« Quand je vois déjà les deux premiers poulains qu’elle me donne, et le troisième qui est né cette année et qui est aussi magnifique… On le sent dans la vie de tous les jours : cette jument me rend tout cet amour. »

On pourrait s’arrêter à la jolie histoire. Ce serait oublier un détail assez encombrant : derrière l’émotion, il y a aussi des gènes.

La famille Fée n’a pas volé son nom

Car chez Eline Maraite, on ne parle pas seulement d’une bonne poulinière sortie de nulle part.

On parle d’une souche maternelle dans laquelle elle croit énormément, issue de l’excellent travail de Fabienne Daigneux et dont elle retrouve les caractéristiques génération après génération.

« Ils ont un caractère pot de colle », rigole-t-elle. « Mais ils sont d’une intelligence et d’une performance incroyables. Et quand on regarde de génération en génération, ça ne cède pas. »

Eline cite notamment les chevaux ayant précédemment illustré cette famille et insiste sur ce qu’elle retrouve dans ses propres produits : la tête, l’intelligence, la disponibilité et les aptitudes sportives.

Elle possède d’ailleurs également Une Fée, demi-sœur de Thanks Fée Sauvenière, devenue sa deuxième jument d’élevage et déjà mère de deux pouliches.

Même constat.

« On les reconnaît. On reconnaît directement les gènes et le potentiel dans les chevaux. C’est incroyable, cette ligne. »

Et cette année, la famille ne s’est d’ailleurs pas contentée du titre d’All In. Jolie Fée des Sources Z, fille d’Une Fée Sauvenière Z, la sœur de Thanks Fée Sauvenière Z, s’est elle aussi invitée sur le podium à Gesves en décrochant la troisième place de sa catégorie.

(© Z Festival/Galop.be)

Un résultat presque aussi révélateur que les deux titres successifs des fils de Thanks. Car cette fois, la réussite ne vient plus de la même poulinière, mais de sa sœur. Une autre branche, les mêmes « Fée », et encore un produit qui se retrouve devant.

De quoi conforter Eline Maraite dans ce qu’elle observe quotidiennement chez les descendants de cette famille : la souche semble imprimer sa marque bien au-delà d’un seul croisement ou d’une seule jument.

Deux sœurs poulinières, plusieurs produits remarqués et, désormais, trois podiums à Gesves en deux éditions : à ce stade, chez les Fée, la génétique commence sérieusement à concurrencer la baguette magique.

All In apporte désormais un argument supplémentaire au cv génétique de MoM’s Reine Fée des Hazalles.

À force, la magie devient presque statistique.

Le bon étalon, mais surtout la bonne jument

Deux produits de la même mère champions à un an d’intervalle avec deux pères différents : forcément, la question du croisement arrive vite sur la table.

Eline Maraite se garde bien de présenter la recette comme un bouton sur lequel il suffirait d’appuyer.

« Ce n’est jamais facile de trouver le bon étalon. Il faut connaître son cheval, savoir ses lacunes et ses forces, ce qu’on veut rajouter et ce qu’il ne faut pas trop rajouter non plus. »

Mais la souche lui offre, selon elle, un luxe précieux : le mental.

La bonne tête et le caractère semblent suffisamment ancrés dans la lignée maternelle pour lui permettre parfois d’aller chercher un étalon réputé un peu plus délicat.

« Je peux me permettre de temps en temps de choisir un étalon soi-disant plus compliqué niveau caractère. Quand je vois le résultat qui sort chez nous, il n’y a rien de ça. Ça garde cette bonne tête de la ligne des filles. »

Autrement dit : les étalons changent, la signature reste.

Et pour un élevage qui n’existe sous sa forme actuelle que depuis quatre ans, commencer à posséder une signature reconnaissable n’est pas exactement le pire des problèmes.

Deux titres, et soudain les regards changent

Évidemment, gagner à Gesves ne remplit pas seulement l’armoire à trophées.

Ça attire les yeux.

Pour un jeune élevage, deux champions successifs constituent une carte de visite autrement plus efficace qu’un joli logo sur Facebook.

« Ça aide niveau business, naturellement, mais aussi émotionnellement », reconnaît Eline. « On se sent soutenu dans ses propres décisions et on gagne en confiance. »

Les sollicitations commencent d’ailleurs à arriver.

Après le titre de Blackpearl, Eline a ouvert une partie de sa propriété. Le cheval appartient désormais à trois associés, avec Fabienne Daigneux et Dominique Joassin aux côtés d’Eline.

Pour All In, rien n’était encore arrêté.

« À Gesves, beaucoup de gens m’ont accostée et m’ont demandé. Rien de définitif jusqu’à présent, mais je reste ouverte aux propositions. »

Et les demandes ne concernent déjà plus seulement les deux champions. Certains des jeunes chevaux qui suivront intéressent également.

C’est souvent comme cela qu’un élevage change de dimension : pas avec un communiqué triomphal, mais avec quelques personnes supplémentaires qui s’arrêtent devant le box.

Jamais deux sans Fée ?

La tentation serait maintenant évidente.

Blackpearl en 2025. All In en 2026. Alors, le triplé en 2027 ?

Eline Maraite en rigole, mais elle reviendra bien à Gesves. Cette fois, changement de casting : après deux mâles, elle compte présenter sa première pouliche.

Pour le titre, en revanche, pas question de transformer la belle histoire en obligation de résultat.

« Avec chaque cheval, je repars à zéro. Chaque cheval est différent. Ça ne sert à rien de mettre cette pression dès le début en disant qu’il faut avoir le titre. »

Une prudence assez saine quand on travaille avec des chevaux de deux ans et que personne ne sait encore jusqu’où leurs jambes les mèneront.

Car les titres de saut en liberté restent des promesses, pas des garanties de Grand Prix. Blackpearl et All In ont encore l’essentiel de leur carrière devant eux.

Mais pour Eline Maraite, quelque chose est déjà acquis.

Il y a quelques années, elle a regardé une jument avec un genou cassé alors que personne ne pouvait lui garantir qu’elle pourrait être sauvée. Elle a choisi de prendre le risque.

Aujourd’hui, les deux premiers poulains de cette jument ont chacun ramené un titre de champion de Belgique à la maison.

Dans les contes, on appelle ça une Fée.

Dans l’élevage, on appelle plutôt ça une sacrée souche.

(Photo cover © Temps de poses)

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