Soyons francs : la voltige faisait partie de ces disciplines des Mondiaux d’Aix-la-Chapelle où l’on entre avec beaucoup de curiosité et quelques lacunes dans les bagages. Puis la musique démarre. Un cheval prend le galop, une voltigeuse s’élève au-dessus de lui et, quelques minutes plus tard, on a déjà oublié qu’on ne connaissait presque rien à l’affaire. Au milieu des meilleurs mondiaux, les Belges nous ont offert un fameux fil rouge : Lauren Vanlerberghe et Jolien Aerts en individuelles, puis un squad monté en dix-huit mois, quelques galères et beaucoup de boulot. Bienvenue dans la ronde.
Il faut d’abord entrer dans ce stade que l’on connaît habituellement sous un autre visage.
Celui du dressage au CHIO d’Aix-la-Chapelle.

Pour les Mondiaux, le voilà couvert et transformé en théâtre de voltige. Un cercle de longe au milieu, les tables des juges tout autour, des fleurs, des spots de couleur et cette ambiance légèrement étrange des endroits familiers qui ont changé de métier.
La voltige, soyons clairs, c’est un peu la discipline où l’on débarque avec des pieds de plomb quand on n’y connaît pas grand-chose.
Quelques noms, quand même.
Lauren Vanlerberghe, quatorze fois championne de Belgique. Jolien Aerts.
Pour le reste, il faut apprendre.
Premier enseignement : ne dites pas « équipe ».
On dit squad.
Malheureux.
Parler d’« équipe » à un voltigeur, ce serait un peu comme parler de charrette à un meneur. Techniquement, vous arriverez peut-être au bout de votre phrase. Quant à votre intégrité physique, rien n’est garanti.
Et puis la musique démarre.
Et le spectacle avec.
Une main sur l’arçon, et c’est parti

Lorsqu’il s’agit du squad, elles arrivent avec cette drôle de démarche faite de petits sauts saccadés. Six filles avançant parfaitement ensemble, même la manière d’entrer dans l’arène avait déjà été chorégraphiée.
Au centre, le longeur.
Le cheval démarre à ses ordres. La voltigeuse, elle, semble plutôt obéir à la musique.
Côté belge, la délégation engagée en voltige est d’ailleurs 100 % féminine.
L’athlète rejoint le cercle, vient se placer à côté du cheval et commence à caler sa course sur son galop. Même rythme. Même cadence.
Une main sur l’arçon.
C’est parti.
En moins de deux, la voltigeuse est juchée sur un cheval qui continue de tourner au galop comme si avoir un être humain debout sur son dos était une activité parfaitement normale.
La semaine commence par les figures imposées. En individuel comme en squad.
Et le terme est assez bien choisi : ici, pas moyen de cacher une faiblesse derrière une chorégraphie ou une pirouette artistique bien sentie. Les exercices sont déterminés. Il faut les faire. Et bien les faire.
Puis viennent les tests techniques et les libres. La musique prend encore davantage de place, les programmes racontent une histoire, les tribunes réagissent.
Et c’est là que le piège se referme.
Parce qu’on se laisse très vite prendre.
Par les performances, d’abord.
Par l’ambiance, ensuite.

On commence à regarder le cheval différemment. À comprendre qu’une foulée légèrement différente peut dérégler ce qui se passe deux mètres plus haut. À guetter les réceptions. À essayer de comprendre pourquoi telle figure fait monter la salle d’un cran.
Bref, on commence à regarder de la voltige.
Vraiment.
Et côté belge, Lauren Vanlerberghe ne met pas longtemps à nous donner une excellente raison de nous pencher un peu plus sérieusement sur le mode d’emploi.

Lauren dans sa bulle
Après son test technique, Lauren souffle un peu.
Le programme est exigeant. Pas seulement physiquement. Dans cette épreuve, contrairement au libre, certains éléments doivent obligatoirement être réalisés.
Pas de plan B.
« Le test technique est vraiment difficile. Il faut être bon et on ne peut pas vraiment faire d’erreur. Dans le libre, si quelque chose ne fonctionne pas, on peut faire autre chose parce qu’on n’est pas obligé de réaliser des exercices strictement définis. Ici, il faut les faire. On n’a pas le choix », nous explique-t-elle en souriant.
Son passage ?
Plutôt bon.
Mais Lauren sait exactement où elle a laissé quelques dixièmes.
« Le début était vraiment fort. À la fin, j’ai entendu dans ma musique que je devais accélérer un peu et je n’étais plus parfaitement dans le timing. Ça aurait pu être encore mieux. Mais je suis vraiment contente de ce qu’on a fait, et le cheval était bien. »

Il reste pourtant un paramètre que le règlement ne mesure pas.
Nous sommes aux Championnats du monde.
À Aix-la-Chapelle.
Devant des tribunes pleines de gens qui, contrairement à nous quelques jours plus tôt, savent exactement ce qu’ils regardent.
Lauren, elle, préfère oublier tout cela une fois son programme commencé.
« Quand j’entre, j’essaie de ne pas trop y penser. Je reste concentrée dans ma bulle. Je le fais aussi pour les Belges qui sont là pour nous soutenir, et c’est vraiment chouette. Mais je ne pense pas trop à la grande arène. »
La meilleure manière de gérer Aix ?
Faire comme si Aix n’était pas Aix.
D’abord construire le cheval
Parce que dans tout ça, il y a un acteur que les saltos, les équilibres et les grands écarts pourraient presque faire oublier.
Le cheval.
Sans lui, pas de voltige.
Et surtout pas de bonne voltige.
Lasse Kristensen, le longeur de Lauren Vanlerberghe, le rappelle après le test technique. Ce jour-là, le plan avait été pensé d’abord autour du cheval. Les 25 minutes de préparation prévues dans l’espace dédié ne leur semblaient pas suffisantes. Il fallait donc le monter, le délier, l’amener à mieux se porter et surtout obtenir un cheval relâché avant d’entrer dans le cercle.
« On peut l’aider, en le montant, à se délier et à trouver le bon équilibre. Il était détendu et vraiment bien aujourd’hui. Cela lui donne une bien meilleure plateforme pour voltiger », explique Kristensen.
Puis vient cette phrase qui résume assez merveilleusement la mécanique de la discipline :
« D’abord, on construit le cheval. Ensuite, elle a sa chance. »

Et seulement après, rappelle-t-il, il reste un petit détail : « Il faut encore réaliser une très, très bonne performance. »
Voilà qui remet deux ou trois choses dans l’ordre.
Un cheval régulier donne une cadence. La cadence donne le timing. Et quand votre projet des trente prochaines secondes consiste à vous mettre debout, à genoux ou la tête en bas sur un cheval au galop, le timing n’est pas exactement un détail décoratif.
Tout est presque là.
Un cheval régulier donne une cadence. La cadence donne le timing. Et quand votre projet des trente prochaines secondes consiste à vous mettre debout, à genoux ou la tête en bas sur un cheval au galop, le timing n’est pas exactement un détail décoratif.
Puis arrive le libre.
Et pour Lauren Vanlerberghe, celui-ci a forcément une saveur particulière.

Pour sa dernière grande compétition individuelle, Lauren regarde enfin Aix
La veille, Lauren nous expliquait donc sa méthode.
Ne pas regarder les tribunes.
Rester dans sa bulle.
Oublier la taille de l’arène.
Le cheval, le programme, la musique.
Rien d’autre.
Pour son libre, elle fait exactement l’inverse.
Parce que ce passage n’est pas tout à fait un passage comme les autres. Ces Championnats du monde d’Aix-la-Chapelle constituent sa dernière grande compétition en individuel. Après des années à défendre ses chances seule sur le cheval, Lauren s’apprête à refermer ce chapitre-là de sa carrière.

Alors, cette fois, elle regarde.
Vraiment.
« C’était très chouette. C’est incroyable d’entrer dans cette arène. Cette fois, avant de monter sur le cheval, j’ai vraiment regardé autour de moi pour profiter de tout le public qui était là. Et j’ai vraiment profité de mon dernier programme. »
La phrase prend forcément une autre dimension quand on connaît le contexte.
La veille, il fallait faire abstraction d’Aix.
Cette fois, il fallait surtout ne pas oublier d’en profiter.
Et lorsque la musique s’arrête, le sourire est là.
Le résultat ?
« Oui, oui, on est contentes. »
Avant le championnat, Lauren avait placé la barre haut.
« Mon objectif était le top 10. Un top 15 serait parfait. J’espère pouvoir rester dans le top 15, comme lors des deux autres manches. »
Ce sera la 16ème. Peu importe.
Une dernière grande compétition individuelle, donc.
Mais certainement pas encore l’heure de ranger les affaires.
Parce que quelques heures plus tard, il faut revenir.
Avec les copines. Avec le cheval. Le squad.
Dix-huit mois pour fabriquer un squad
La véritable aventure collective belge de cette semaine se joue là.
Dix-huit mois plus tôt, l’idée commence à prendre forme : construire un squad capable de représenter la Belgique à Aix-la-Chapelle.
Facile à écrire.
Un peu moins à faire.
Le projet est lancé par l’ex voltigeur français,Nicolas Andreani.
CV: Champion du monde en 2012, Vainqueur de la Coupe du monde en 2013 et 2014. Pas vraiment un rookie.
Mais il fallait bien ça pour encadrer le groupe.
« C’est un projet qui me tenait à cœur. Il y a dix-huit mois, j’ai essayé de motiver les troupes, si je puis dire, pour qu’enfin la Belgique puisse présenter une équipe. »
Lauren en devient l’une des forces motrices. Certaines filles ne viennent pas du même club et acceptent d’avaler les kilomètres chaque week-end pour que cette addition d’individualités devienne quelque chose de collectif.
« Chacun a donné, a fait sa part du job », résume Nicolas.
Et il a fallu en donner, du job.
Parce que les ennuis n’ont pas vraiment attendu l’invitation.
Le cheval se blesse deux mois avant l’échéance.
Il faut en chercher un autre en Allemagne.
Puis, trois semaines avant les Mondiaux, Evelyne se luxe le coude.
Il faut modifier le top six.

Et changer une voltigeuse dans un squad trois semaines avant un Championnat du monde, ce n’est pas remplacer un nom sur une feuille de match.
Il faut toucher au libre.
Revoir les figures. Les placements. Les automatismes. Les réceptions. À trois semaines d’Aix. Ambiance.
« Malgré toutes ces mésaventures, les filles ont réussi à tenir bon avec persévérance, à travailler pour présenter aujourd’hui quelque chose qui est de haut niveau », raconte Nicolas.
Et c’est précisément ce qui frappe lorsqu’elles entrent en piste.
Ce groupe n’est pas là simplement pour profiter du décor.
Il y a un vrai programme.
Et il est plutôt costaud.

Six individualités, un seul programme
C’était d’ailleurs tout le pari.
Prendre plusieurs bonnes voltigeuses individuelles et réussir à les faire fonctionner ensemble.
« On a de très bonnes individuelles, de très bonnes voltigeuses à l’intérieur de cette équipe. Le pari, c’était de faire en sorte que toutes ces individuelles arrivent à s’entendre comme une équipe. Et je suis très fier d’elles. »
Voilà.
Même Nicolas dit « équipe ».
On abandonne.

Techniquement, le programme belge ne joue pas petit bras.
Les corps montent, descedent, s’empilent, se croisent. Certaines figures demandent déjà quelques secondes à notre cerveau pour comprendre qui tient qui et, surtout, comment tout ce petit monde compte redescendre.
Quelques heures auparavant, Lauren avait résumé les ambitions du squad sans grandes déclarations.
« On veut simplement réaliser notre meilleure performance parce que je sais que notre squad peut présenter un très beau libre. On l’a déjà montré dans des compétitions internationales. Je veux juste qu’on arrive à faire la même chose ici, dans cette piste. »

Pas venir apprendre.
Pas simplement profiter d’être là.
Faire leur programme.
Leur vrai programme.
Et puis arrive LA figure.
Houston, on a perdu Auke
Auke Talpe prend son envol.
Littéralement.
Un salto lancé.
Elle quitte le cheval et part dans les airs.
Nicolas parlera ensuite d’un « vol de cinq mètres ». On lui laissera la responsabilité du métrage, personne n’ayant eu l’excellente idée de sortir un décamètre au milieu du libre.
Mais visuellement, le message passe.
Auke s’envole et deux de ses coéquipières l’attendent derrière pour la réception.
Dans les tribunes, le public d’Aix fait alors quelque chose qu’il est normalement prié de ne pas faire en pleine performance.
Il explose.
Une ovation.
En plein libre.
Avec un cheval qui continue de galoper au milieu.
Pas forcément l’idée du siècle sur le plan équestre.
Mais sur le plan émotionnel, difficile de reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit.
« Les émotions, parfois, on ne peut pas les contrôler », raconte Nicolas. « On leur a donné des émotions telles qu’il y a eu une belle ovation en plein milieu du libre. »
Rassurons immédiatement les éventuels cardiaques : non, personne n’avait décidé d’essayer la figure pour la première fois un samedi après-midi aux Championnats du monde.

« Tout le monde était prêt à ça, aussi bien la longeuse, le cheval que les voltigeuses. Vous avez pu voir qu’il y avait deux filles derrière pour catcher, pour attraper notre voltigeuse. »
Oui.
Heureusement.
« Pour celle qui a fait le salto, je pense que ça restera un souvenir gravé et mémorable. »
Pour ceux qui l’ont regardé aussi.
« Toucher un petit peu le cœur du jury »
Et les notes ?
Nicolas ne boude pas son plaisir.
« Je ne pensais pas avoir de telles notes sur un championnat pour une première équipe nationale. Bien sûr, on peut toujours faire mieux. Il y a des petites erreurs. Le programme parfait n’existe pas. Même lorsqu’on est champion du monde, on peut toujours faire mieux. »
Ce qu’il regarde surtout, ce sont les notes techniques.
Parce qu’elles racontent si le programme tient réellement debout au-delà du spectacle.
« Quand je vois les notes techniques, c’est qu’on a réussi à bosser dans le bon sens et qu’on a touché un petit peu le cœur du jury. »
Le public, lui, avait déjà rendu son verdict quelques minutes plus tôt.
En plein milieu du programme.
Et quelque part, notre regard sur la voltige avait déjà changé lui aussi.

Le plus dangereux, finalement, c’est d’aller voir
Quelques jours plus tôt, on était entrés dans ce stade avec cette curiosité polie que l’on réserve parfois aux disciplines que l’on ne maîtrise pas.
On connaissait Lauren Vanlerberghe.
Jolien Aerts.
Quelques principes.
Et pour le reste…
Disons qu’il y avait du boulot.
Puis on a regardé.
Les Belges, évidemment, parce qu’elles constituaient notre fil rouge. Mais aussi les autres. Les meilleurs mondiaux. Les différences de programmes, les chevaux, les figures, les réceptions, les façons totalement différentes d’occuper ce même cercle.
Et petit à petit, quelque chose change.
On commence à regarder les notes.
À comparer les passages.
À comprendre pourquoi une irrégularité du cheval peut dérégler une figure deux mètres plus haut. Pourquoi les imposés ne pardonnent rien. Pourquoi le libre permet de raconter autre chose. Pourquoi le longeur ne se contente surtout pas de « faire tourner le cheval ».
Et pourquoi prendre six bonnes voltigeuses ne suffit pas à fabriquer un bon squad.
C’est probablement cela, aussi, un Championnat du monde réussi pour une discipline qui vit moins souvent sous les projecteurs que le saut d’obstacles ou le dressage.
Faire entrer quelqu’un qui n’y connaît presque rien.
Lui mettre de la musique.
Faire partir un cheval au galop.
Lui montrer les meilleurs mondiaux faire des choses assez peu raisonnables dessus.
Et le retrouver trois jours plus tard en train d’attendre les notes des juges.
Les Belges nous auront offert un excellent fil rouge pour apprendre à aimer tout ça.
Finalement, le plus dangereux avec la voltige n’est peut-être pas de monter sur le cheval.
C’est d’aller voir une première épreuve.




