Quand le champion d’Europe était… brésilien

Publié par Sébastien Boulanger le 10/10/2025

En 1966, les projecteurs étaient braqués sur Lucerne pour les Championnats d’Europe de saut d’obstacles. Les chevaux galopaient, les spectateurs retenaient leur souffle… et un certain Nelson Pessoa, Brésilien, allait bouleverser les habitudes. Oui, le champion d’Europe cette année-là allait être un Carioca.

Le paradoxe Pessoa

Aujourd’hui, l’idée qu’un non-Européen remporte le titre suprême des championnats d’Europe paraît un peu farfelue. Mais dans les années 60, les règles avaient été assouplies. La FEI (Fédération Équestre Internationale) ne se préoccupait pas uniquement de la nationalité : ce qui comptait, c’était l’affiliation à une fédération européenne. Nelson Pessoa, résident en Suisse et affilié à un club européen, remplissait parfaitement cette condition et n’allait pas tergiverser…. il décroche le titre officiel, inscrivant son nom au palmarès comme si de rien n’était.

« J’étais arrivé en 1961 en Europe, et en 1966 ils ont décidé de faire un championnat ouvert, » confie à So Horse le sorcier brésilien. « À l’époque, les équipes d’Amérique du Sud étaient les plus fortes du monde : l’équipe argentine, l’équipe du Chili… C’est un Chilien qui avait d’ailleurs battu le record du monde de hauteur à l’époque. Et puis le Brésil. Donc, ceux qui étaient, comme moi, installés en Europe participaient au championnat de façon tout à fait normale, comme à une autre compétition. Jusqu’à cette édition de 1966. Après, compte tenu du résultat assez « spécial », la FEI a décidé de fermer le championnat d’Europe. Ils ont alors créé le championnat pan-américain. »

(Nelson Pessoa et Gran Geste, Collection privée)

Un podium 100 % non européen

Mais ce n’est pas tout. En 1966, ce n’est pas seulement le vainqueur qui n’était pas européen : le podium complet était dominé par des cavaliers venus d’outre-Atlantique. Nelson Pessoa (Brésil) s’impose avec 6 points, Frank Chapot (États-Unis) est deuxième avec 9,5 points et Hugo Arrambide (Argentine) complète le podium avec 11 points. Une situation unique dans l’histoire des championnats d’Europe. Cette première allait donc être aussi une dernière. Vestige d’une époque où la nationalité comme la logique n’était qu’un détail. Le sport primait sur la bureaucratie.

Les chevaux du podium

  • Nelson Pessoa a remporté l’épreuve avec son cheval Gran Geste (Huipil), un gris de 16 ans qu’il avait amené du Brésil. Ensemble, ils vont remporter 44 Grand Prix internationaux. En 1964, Ils s’imposaient dans le Grand Prix d’Aix-La-Chapelle.
  • Frank Chapot montait San Lucas, un hongre alezan de 11 ans. Ce cheval a été l’un des deux montures (avec Good Twist) qui ont aidé Chapot à obtenir la deuxième place. San Lucas a également représenté les États-Unis lors d’un nombre record de 43 Coupes des Nations. 
  • Hugo Arrambide montait Chimbote, un cheval qui l’avait mené à la victoire lors du CHIO d’Aix-la-Chapelle en 1965. 

Quand le saut d’obstacles flirtait déjà avec la mondialisation

Le cas de Nelson Pessoa illustre parfaitement cette période : le sport équestre européen n’était pas encore cloisonné derrière des frontières strictes. Les chevaux bondissaient par-dessus les obstacles et les règles se laissaient un peu bousculer. Pessoa n’était pas seulement un cavalier talentueux : il symbolisait un moment où le championnat d’Europe pouvait être… mondial.

Aujourd’hui, les règles sont plus strictes, les licences bien définies, et un champion d’Europe doit représenter un pays membre de la FEI Europe. Mais en 1966, le titre pouvait traverser l’Atlantique pour écrire une page insolite de l’histoire du saut d’obstacles.

(Photo cover collection privée Nelson Pessoa)