Bond, le monde peut attendre

Publié par Sébastien Boulanger le 30/08/2026

Il devait revenir pour Aachen. Il est finalement revenu pour lui-même. Blessé après la finale de la Ligue des Nations de Barcelone à l’automne dernier, Bond Jamesbond de Hay avait passé une bonne partie de l’hiver loin des pistes avant d’entamer une course contre le calendrier mondial. Le cheval est revenu, les parcours aussi, mais pas tout à fait les sensations que Grégory Wathelet espérait de son crack. Alors le Belge a renoncé aux Mondiaux. Une décision frustrante, mais assumée. Deux mois après Rotterdam, Bond vient de retrouver le CSI 5* au Brussels Stephex Masters avec deux sans-faute. Et, cette fois, le programme tient en quelques mots : ne plus avoir de programme.

Le retour de Bond, agent encore un peu secret

Pour les chevaux que l’on remet en route, il y a ceux pour lesquels on attend de retrouver le truc.

C’est le cas pour Bond Jamesbond de Hay.

À quinze ans, le Selle Français par Diamant de Semilly et Kannan n’a plus grand-chose à prouver. Vainqueur des Grands Prix Coupe du monde de Lyon et Oslo, gagnant du Rolex Grand Prix de Windsor en 2025, quatrième de la finale de la Ligue des Nations à Barcelone la même année, il avait également emmené Grégory Wathelet jusqu’à la finale individuelle des Jeux olympiques de Paris, terminée à la quinzième place.

Bref, Bond n’est pas le genre de cheval que l’on engage dans un cinq étoiles pour voir ce que ça donne.

Et pourtant, à Bruxelles, c’était presque ça.

Jeudi, pour son retour sur la scène CSI 5*, le bai signe un parcours sans faute dans la 1,40 m, terminé à la 25e place. Vendredi soir, il remet ça sur 1,50 m : zéro point, 71’’44 et une septième place.

Deux parcours. Deux sans-faute.

Pas de Grand Prix dimanche.

Et c’est précisément là que commence l’histoire.

Tout avait commencé après Barcelone

Pour comprendre pourquoi voir Bond sauter tranquillement une 1,50 m bruxelloise est une information en soi, il faut remonter à l’automne 2025.

La dernière grande échéance de sa saison avait été la finale de la Ligue des Nations à Barcelone, où le couple avait terminé quatrième. Puis l’hiver a changé le scénario.

« Il y a eu une blessure cet hiver qui était encourue après Barcelone », nous raconte Grégory Wathelet.

Elle a suffisamment perturbé la préparation du cheval pour imposer une reconstruction minutieuse.

Car l’objectif 2026 était immense : les championnats du monde d’Aachen.

Le jumping mondial devait s’y disputer du 18 au 23 août. Et Wathelet avait construit le retour de Bond autour de cette date.

« On avait fait un programme qui était assez précis pour lui, pour rentrer en compétition courant avril, mai, juin, en vue des championnats du monde. Le plan a été comme on voulait, mais les résultats n’ont pas été comme on voulait. »

Voilà tout le paradoxe.

Sur le papier, le plan fonctionnait.

Dans la selle, beaucoup moins.

« Je sentais qu’il y avait un petit quelque chose »

Bond reprend la compétition. Il travaille. Il saute.

À La Baule, il retrouve même une Coupe des Nations 5* à 1,60 m le 12 juin. Une semaine plus tard, direction Rotterdam et la Ligue des Nations. Dernière apparition internationale avant Bruxelles intervient le 19 juin.

Extérieurement, le cheval est donc revenu.

Mais Wathelet connaît trop bien Bond pour se contenter de la feuille de résultats.

« Le cheval est revenu, le cheval a fait du concours, mais je sentais qu’il y avait un petit quelque chose qui n’était pas encore comme je voulais. Il bougeait bien, il était bien, mais il y avait encore un sentiment de manque de force.»

Ce « petit quelque chose » est probablement l’une des choses les plus difficiles à expliquer dans le sport de haut niveau.

Pas une alerte spectaculaire. Pas nécessairement une boiterie. Pas le gros voyant rouge qui oblige tout le monde à s’arrêter.

Plutôt cette différence infinitésimale entre un cheval capable de sauter 1,60 m et un cheval prêt à affronter un championnat du monde.

Et à ce niveau-là, l’infinitésimal pèse lourd.

Le calendrier disait Aachen. Bond disait pas encore.

Wathelet insiste sur un point : le problème n’était pas d’avoir repris trop tard.

Quite the opposite.

« On a pris le temps de le remettre en route, de le remettre en condition, de le remettre à niveau. Je pense que c’était plus physique. »

Dans un premier temps, l’équipe met certaines sensations sur le compte d’un cocktail assez logique : l’arrêt, la raideur et l’âge.

Bond a quinze ans.

Même lorsqu’on s’appelle Jamesbond, les articulations ne lisent pas le scénario.

« J’avais peut-être ce sentiment qu’il manquait quelque chose, il manquait de souplesse, il manquait de facilité sur le saut. »

Puis l’entourage du cheval identifie « deux, trois petites autres choses » nécessitant des soins supplémentaires. Wathelet se veut rassurant : rien de grave, rien de majeur.

Mais suffisamment pour modifier complètement la priorité.

Après Rotterdam, le verdict tombe : Aachen, ce sera sans Bond.

« J’ai décidé de faire l’impasse sur les championnats du monde pour le bien du cheval. »

Le choix prend encore davantage de relief avec ce que Bond représentait sportivement. Un an plus tôt, il avait accumulé les performances au plus haut niveau : victoire à Windsor, deuxième place du Grand Prix 5* de Bruxelles, quatrième à Londres et à Barcelone.

Un cheval de championnat, donc.

Simplement pas un cheval prêt pour ce championnat-là.

Renoncer à Aachen, là où il pouvait justement faire quelque chose

C’est peut-être la partie la plus cruelle.

Wathelet n’a pas renoncé parce qu’il pensait que son cheval n’avait pas le niveau.

Il a renoncé précisément parce qu’il savait ce dont Bond était capable lorsqu’il était à 100 %.

« On est sportif, donc je sais que j’ai un cheval incroyable, qui était apte à sauter là-bas de la meilleure des façons. Il l’avait montré l’année passée. »

L’objectif n’avait rien d’un fantasme.

Le couple avait préparé sa saison pour tenter de retrouver l’équipe belge à Aachen. Et la Belgique a finalement décroché l’argent mondial par équipes, tandis que Thibeau Spits s’est également offert l’argent individuel avec Impress-K van’t Kattenheye Z.

Difficile, forcément, de regarder cela depuis la maison sans penser à ce qui aurait pu être.

Mais la frustration de Wathelet est presque moins personnelle qu’équine.

« Oui, t’es déçu, mais en fait, j’étais plus déçu pour le cheval que pour moi. J’estimais que ce cheval méritait d’y aller, aurait pu y aller. Malheureusement, le physique ou d’autres choses à côté ont fait que c’était trop juste, trop court. »

Un championnat se gagne parfois en osant.

Il se préserve aussi en sachant ne pas y aller.

Bruxelles, ou l’art de venir en 5* pour ne pas faire le Grand Prix

Voilà donc Bond à Bruxelles.

Le lieu n’est pas anodin. En 2025, Wathelet et lui avaient terminé deuxièmes du Rolex Grand Prix, derrière Nina Mallevaey et Dynastie de Beaufour.

Un an plus tard, même décor, ambition radicalement différente.

Bond n’est pas venu défendre sa deuxième place.

Il est venu travailler.

Et Grégory Wathelet savait avant même d’arriver qu’il ne disputerait pas le Grand Prix.

« On va me dire : “C’est un peu con de venir ici pour pas faire le Grand Prix.” Mais moi, c’est d’abord les chevaux en premier. »

La phrase résume presque toute cette histoire.

Parce que dans un sport où les invitations en CSI5*, les points de ranking, les propriétaires, les sélections et les gros chèques poussent naturellement vers le prochain parcours, Wathelet a choisi de transformer l’un des plus beaux concours de l’année en séance de remise en confiance grandeur nature.

Une 1,40 m. Une 1,50 m. Merci, au revoir.

Un sans-faute qui vaut plus qu’une septième place

Vendredi soir, Bond termine donc septième de la 1,50 m.

Sur la feuille de résultats, Wathelet est sans faute en 71’’44, loin des 65’’40 du vainqueur Olivier Philippaerts et Miro.

Lorsqu’on lui fait remarquer qu’il a quand même tenté, le Belge rigole.

« J’ai joué le chrono ? J’étais le plus lent des sans faute ! »

Puis il redevient sérieux.

Parce que Bond permet justement ce luxe-là : utiliser une 1,50 m cinq étoiles comme un parcours de travail.

« C’est l’avantage avec un cheval comme Bond. Même une épreuve à 1,50 m comme hier, qui n’était quand même pas donnée, tu peux faire un parcours de travail et il a cette faculté de pouvoir la faire sans aucun problème et tu te retrouves avec un bon résultat à la fin sans l’avoir vraiment cherché

Voilà probablement la meilleure nouvelle du week-end.

Pas la septième place. Pas le prize money. Pas même les deux sans-faute.

La manière.

« Quand il est en forme, quand il est comme il est là maintenant, il faut qu’il accumule et qu’il s’endurcisse. »

Bond doit refaire du Bond.

Répéter. Enchaîner. Retrouver la stabilité de son corps. Reconstituer cette caisse physique qui permet aux chevaux de très haut niveau d’absorber les gros parcours sans que chaque concours devienne une épreuve de vérité.

Quinze ans, et quelques kilomètres au compteur

Il y a aussi une réalité que personne ne peut négocier.

Bond est né le 25 juin 2011. Il a donc quinze ans.

À cet âge-là, un cheval peut encore gagner très gros. Mais on ne le remet plus nécessairement en route comme à neuf ou dix ans.

Wathelet ne cherche d’ailleurs aucune excuse.

« C’est sûr. Il a quinze ans, donc c’est plutôt un cheval un peu plus âgé, même si on a encore l’espoir de l’avoir quelques saisons. Mais oui, c’est comme nous. Moi, je le vois quand je me lève tous les jours : j’ai pas la même souplesse que j’avais il y a vingt ans. »

Ce à quoi nous lui avons fait remarquer qu’il n’en avait déjà pas beaucoup il y a vingt ans.

Réponse du champion belge :

« Déjà. Mais encore moins. »

Bond va mieux. L’humour n’est pas perdu non plus.

« Le plan, c’est pas de plan »

Reste une question.

Maintenant, on fait quoi ?

Normalement, le sport de haut niveau adore répondre à cette question avec des calendriers Excel : concours A, Grand Prix B, Coupe du monde C, pic de forme D.

Wathelet, lui, a supprimé le fichier.

« Il n’y a pas de plan. Le plan, c’est pas de plan. »

Ce n’est pas de l’improvisation.

C’est même tout le contraire.

Le programme sera désormais construit autour de ce que raconte Bond, semaine après semaine, plutôt qu’autour d’une échéance entourée trois fois au marqueur rouge.

Une nouvelle sortie pourrait arriver rapidement si les épreuves proposées correspondent au cheval. Sinon, Bond restera à la maison. Quelques CSI2* ou CSI3* pourraient ensuite lui permettre de retrouver du rythme et de disputer des Grands Prix.

Et si tout continue à aller dans le bon sens ?

L’hiver rouvrira naturellement la porte des Coupes du monde.

« Des concours, il y en a assez. Ça ne m’inquiète pas trop. En fonction de ça, il enchaînera derrière l’hiver et évidemment, ensuite, on envisagera l’année prochaine. »

Voilà désormais le véritable objectif.

Pas une date.

Pas un championnat.

Time.

Savoir ne pas faire le parcours de trop

À écouter Wathelet, on comprend aussi que cette histoire raconte autre chose que la convalescence d’un cheval.

Elle raconte un cavalier de 45 ans qui n’aborde plus sa carrière exactement comme dix ans auparavant.

Parce qu’il l’admet lui-même : plus jeune, il aurait peut-être insisté.

« Il y a peut-être dix ans, j’aurais pensé différemment. J’aurais eu encore plus, pas d’ambition, ce n’est pas le bon mot, mais l’envie de me dire : “Non, non, je vais faire le parcours.” »

Aujourd’hui, il préfère retirer le cheval avant d’avoir à regretter de l’avoir engagé.

C’est moins spectaculaire qu’une victoire.

Mais c’est probablement l’une des décisions les plus difficiles à prendre lorsqu’on possède un cheval capable de gagner au plus haut niveau et que l’on se retrouve au milieu d’un CSI 5* avec un Grand Prix à quelques boxes de là.

« Je n’ai vraiment pas de souci à me dire : je ne le fais pas. »

Bond Jamesbond de Hay n’a donc pas gagné à Bruxelles cette semaine.

Il n’a même pas essayé.

Et quelque part, c’est peut-être la meilleure nouvelle possible.

Parce qu’après des mois passés à vouloir être prêt pour Aachen, Bond n’a désormais plus besoin d’être prêt pour quoi que ce soit.

Seulement d’être Bond.

Le reste viendra quand il viendra.

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