Il avait prévu Lyon. Il a finalement choisi Liège. Et il a bien fait. Ce dimanche, Grégory Wathelet a remporté, avec Bond Jamesbond de Hay, son troisième Grand Prix de la Province de Liège. Un exploit inédit depuis la création du concours en 1993. Au terme d’un barrage de haut ol, le régional de l’étape a fait chavirer une salle pourtant déjà toute acquise à sa cause. Une victoire historique, forcément. Mais surtout celle d’un cavalier, d’un cheval retrouvé et d’une histoire d’amour qui refuse de prendre une ride.

Il y a des concours qu’on coche dans un calendrier. Et d’autres qu’on ne manquerait pour rien au monde. Pour Grégory Wathelet, Liège appartient définitivement à la seconde catégorie. Au point de bousculer ses plans pour y emmener Bond Jamesbond de Hay.
« Au départ, il devait aller à Lyon. J’ai changé mon plan parce que je voulais l’avoir avec moi ici », nous confie le Liégeois quelques minutes après sa victoire.
Un changement de programme qui, ce dimanche, a pris des allures de coup de génie. Parce qu’à 46 ans, Wathelet n’a manifestement rien perdu de son envie de gagner devant les siens. Ni de son talent pour choisir le bon moment.
2004, 2018 et désormais 2026. Trois victoires dans le Grand Prix de la Province de Liège. Personne n’avait encore réussi pareille performance depuis la première édition, remportée en 1993 par Roger-Yves Bost. Vingt-deux ans après son premier sacre, Wathelet s’offre donc un nouveau morceau d’histoire. Et quelques émotions supplémentaires.
Liège avait gardé le meilleur pour la fin
Ce dimanche devait être l’apothéose d’un week-end de beau sport. Il l’a été. Crescendo.
Depuis jeudi, les épreuves avaient donné le ton. Du sport sérieux, des parcours exigeants et peu de place pour l’approximation. Le Grand Prix n’allait pas déroger à la règle.
Bernard Mathy avait concocté un menu plutôt copieux pour les cinquante couples engagés : treize obstacles, seize efforts, des barres à 1,55 m et suffisamment de difficultés pour maintenir tout le monde sous pression. La ligne du 6A-B au 7 allait notamment attirer les regards, mais les fautes se sont réparties sur l’ensemble du parcours. Certains laissaient une barre dans les combinaisons, d’autres cédaient sur un obstacle isolé. Personne n’était vraiment à l’abri.
Le genre de parcours où le sans-faute se mérite sans que le chef de piste ait besoin d’en faire des tonnes.
« Chaque année, quand on parle du concours de Liège, on me dit toujours : “C’est un quatre étoiles plus.” », rappelle Wathelet, qui apprécie visiblement que son concours de cœur ne fasse aucune concession sur le niveau sportif.
Au bout du compte, huit couples trouvent la solution. Huit cavaliers pour un barrage qui s’annonce particulièrement ouvert. Avec, dans le lot, des jeunes aux dents longues, quelques références du circuit international et deux hommes qui connaissent déjà le chemin vers la plus haute marche du podium liégeois : Roger-Yves Bost and Grégory Wathelet.
Le premier a remporté l’épreuve en 1993 et 2005. Le second en 2004 et 2018. Avant même le premier départ du barrage, l’histoire avait donc déjà son petit mot à dire.
Un barrage qui ne pardonne pas les timides
Bosty est le premier à tenter sa chance. Fidèle à son habitude, le Français ne vient pas pour compter les foulées des autres. Mais Go To Hickstead MF laisse une barre à la sortie du double. Pour un troisième sacre, il faudra repasser.

Derrière, le rythme monte.
Le jeune Belge Seppe Wouters and Qoffiekoek de Muze bouclent un excellent double sans-faute en 33 »75. Le Suisse Gaëtan Joliatalongside Chelsea Z, fait encore mieux en 33 »62. Les chronos descendent, les ambitions montent.

Then Robert Whitaker entre dans la danse. Avec Vermento, le Britannique fait parler l’expérience et arrête le chronomètre à 31 »92. Une sacrée référence.

Encore un belge, Roy van Beekalongside Charleston-H, signe lui aussi un double sans-faute digne des grands, en 32 »58.

Vient le tour de Willem Greve. Le Batave n’était pas venu à Liège pour jouer les figurants. Avec Grandorado TN N.O.P., le Néerlandais a mis tout le monde d’accord sur un point : il était possible de faire tomber le chrono. Mais pour ça il aurait déjà fallu avoir un Grandorado coopératif. L’étalon se met debout au moment de prendre la direction de la ligne de départ. Et ça va durer. À tel point qu’on ne voit pas comment Greve va pouvoir s’élancer avant que le chrono démarre. Après une vingtaine de secondes, le Néerlandais retrouve finalement la première sur le KWPN et franchit la cellule de départ à une seconde du top. Pas les conditions idéales. Et ça n’allait pas s’arranger. Après la combinaison, Grandorado perd un fer. Greve passe tout de même sous les 31 secondes. 30 »88 exactement. Plus rapide que Whitaker, mais avec une barre au sol. Un petit exploit compte tenu des circonstances.

À ce stade, il est clair qu’il faudra sortir quelque chose de spécial pour aller chercher la victoire.
Et c’est précisément ce que Wathelet a en tête.
Avant-dernier à s’élancer, le Liégeois n’a pas le luxe de calculer. Pour battre Whitaker, il doit aller vite. Très vite. Mais surtout, il doit aller court.

Car Bond Jamesbond de Hay (Diamant de Semilly x Kannan) n’est pas nécessairement le cheval qui gagne le plus de temps dans les grandes galopades. Son cavalier le sait. Il va donc chercher les secondes ailleurs, dans des trajectoires audacieuses et des tournants qui ne laissent aucune place à l’hésitation.
Cinq foulées jusqu’à l’oxer numéro deux. Puis un virage particulièrement serré pour aborder le double. Le cheval répond, les barres restent en place. Wathelet continue d’attaquer jusqu’aux derniers obstacles. Pas un mètre offert.

« J’ai pris beaucoup de risques sur le double et j’ai senti qu’il était vraiment en confiance », nous explique-t-il. Avant de lâcher, avec ce mélange de lucidité et d’esprit de compétition qui le caractérise :
« Si c’est pas pour risquer pour être devant, autant rester à la maison. »
Ce dimanche, personne ne pourra lui reprocher d’avoir été trop prudent.
30 »50.

Une seconde et quarante-deux centièmes de mieux que Whitaker. Du Wathelet des grands jours.
Dans les halles de Liège Expo, la tension laisse place à une explosion de joie. Le public, venu en nombre, vient d’assister à ce qu’il espérait depuis le début de l’après-midi. Reste encore le Brésilien João Victor Castro Aguiar Gomes de Lima and Cashpaid J&F, mais une faute à la sortie du double met fin au suspense.
C’est fait. Whitaker termine deuxième, Roy van Beek troisième. Wathelet est seul au sommet du palmarès liégeois.
Pour la troisième fois, le patron, c’est lui.
Bond, le retour qui change tout
On pourrait s’arrêter au record, au chronomètre et à la ferveur populaire. Ce serait pourtant passer à côté de ce qui donne à cette victoire une saveur particulière.
Parce que Bond Jamesbond de Hay revient de loin.

Pas d’une blessure gravissime, précise son cavalier, mais d’un problème physique qui a mis du temps à se résoudre et qui a compliqué son retour à la compétition. Des mois à chercher le bon équilibre, les bonnes sensations, sans retrouver immédiatement le cheval capable de rivaliser avec les meilleurs.
Et quand ce cheval-là est l’un des plus grands partenaires de votre carrière, l’attente prend forcément une autre dimension.
« C’est un des meilleurs chevaux que j’ai eus dans ma carrière », rappelle Wathelet, qui estime même que Bond a figuré pendant un temps parmi les meilleurs chevaux du monde.
Alors, cette saison, le cavalier a revu sa manière de travailler avec son étalon. Moins d’échéances imposées, davantage de choix dictés par sa condition et ses sensations. Plus question de courir après le calendrier.
À Liège, les signaux étaient enfin au vert.

Dès le paddock, Wathelet avait retrouvé un Bond serein, attentif, disponible. Dans la piste, malgré l’ambiance électrique, le cheval est resté parfaitement concentré. Et contrairement à certains sans-faute arrachés dans la douleur, celui-ci avait quelque chose d’évident.
« J’ai vraiment eu un sentiment de sécurité, un sentiment de fluidité. »
Une confiance qui explique aussi les risques pris au barrage. Car pour tourner aussi court, encore faut-il sentir que le cheval vous accompagne. Et Bond n’a jamais semblé vouloir laisser son cavalier se débrouiller seul.
« J’ai envie de penser qu’il a senti que c’était important pour moi, pour le public », sourit Wathelet, sans chercher à masquer son émotion. Grande au moment de prendre le micro devant le public liégeois.
Il y a évidemment une part de projection dans cette idée. Mais à voir la détermination du couple ce dimanche, difficile de ne pas comprendre ce sentiment.
Et puis, parfois, les chevaux ont cette manière bien à eux de remettre les pendules à l’heure. Sans discours. Juste en sautant.

Une troisième victoire, et alors ?
Pour Bond, l’avenir s’écrira désormais au rythme de ses sensations. L’étalon aura seize ans l’année prochaine et son cavalier ne compte pas lui imposer une course aux grandes échéances.
« C’est son corps et lui-même qui me guidera », assure-t-il. Des participations à des étapes de Coupe du monde restent possibles, mais sans objectif de championnat fixé à tout prix. Le plaisir et la forme du cheval passeront avant le reste.
Pour Wathelet, en revanche, une chose ne changera pas : Liège restera Liège.
Il pourrait bien y avoir d’autres champions, d’autres générations, d’autres chevaux. Le Belge sait que rien n’est éternel dans le sport. Mais à voir la relation qui le lie au public de l’ancienne principauté, il n’a manifestement aucune envie de céder sa place trop vite.

« Il y a beaucoup de très bons jeunes qui arrivent en Belgique, mais j’ai encore envie de leur faire plaisir parce qu’ils me le redonnent bien. »
C’est peut-être là que se trouve la vraie force de cette troisième victoire. Dans cette envie intacte. Dans ce plaisir presque obstiné de revenir devant les siens, année après année, pour tenter d’offrir quelque chose de spécial.
Dimanche, avec un Bond retrouvé et un barrage de haute volée, Grégory Wathelet a fait bien davantage que remporter un Grand Prix. Il a ajouté un chapitre à une histoire qui dure depuis plus de vingt ans.
Une histoire qui, visiblement, n’est pas près de se terminer.
Car lorsqu’on évoque déjà les prochaines éditions, sa réponse ne laisse aucune place au doute :
« Tant que je monte à cheval, je viendrai ici. »
À Liège, on ne demande pas mieux.

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