Quand les dresseurs connaissent la musique

Publié par Sébastien Boulanger le 06/03/2026

Le silence tombe sur le rectangle. Le cavalier fait son entrée. Puis le bras se lève vers la cabine son. Et soudain, le sable devient une scène. Quelque chose change immédiatement dans l’air. Le public retient son souffle. La première note s’élève, et le cheval entre dans la danse. Passage, piaffer, pirouettes : chaque mouvement semble guidé par le rythme. Dans les tribunes aussi, difficile de résister. Un pied marque la cadence. Une main suit le tempo. La musique agit comme un fil invisible qui relie le couple cheval-cavalier au public.

Parce qu’une bonne musique, ce n’est pas seulement un rythme. C’est un souvenir. Une émotion. Une chanson qui parle à chacun. Et c’est exactement le but d’une reprise libre en musique : aller chercher le public (et les juges) là où ça touche. Et derrière ces quelques minutes d’harmonie parfaite se cache un travail d’orfèvrerie musicale.

(Larissa Pauluis & Flambeau. ©FEI/Hippofoto-Dirk Caremans)

 » Mettre le cheval en valeur « 

Pour les cavaliers, le choix de la bande-son est tout sauf anecdotique.

Le numéro 1 mondial, Justin Verboomen, nous l’explique clairement :

« Pour moi c’est vraiment très très important. Parce que quand on choisit une musique, l’important est de mettre en valeur le cheval. J’essaie de transmettre mes émotions, mes sentiments. C’est ce que j’essaie de faire quand je suis à cheval et j’essaie que ce soit la même chose avec la musique. »

Que ce soit avec Zonik Plus ou avec Djembé de Hus (qui a récemment quitté le piquet de Verboomen), l’histoire est presque une évidence.

(Justin Verboomen & Djembé de Hus. © FEI/Dirk Caremans)

« Avec Djembé, le compositeur, Stephan Buitenbos, m’avait prêté une musique qu’il avait créée pour quelqu’un d’autre avec qui ça ne fonctionnait pas trop. Quand je l’ai entendue, je me suis dit : ça va matcher directement. C’est comme si cette musique avait été faite pour ce cheval-là. »

Quand la magie opère.

Les architectes de l’émotion

Derrière certaines des bandes-son les plus marquantes du dressage se cache une aventure qui a commencé… presque par hasard.

Le compositeur néerlandais Stephan Buitenbos n’était pas destiné à travailler dans le monde équestre. Pianiste depuis l’âge de cinq ans, il composait avant tout par passion.

Tout change le jour où sa sœur, Barbara, lui demande d’écrire une musique pour un pas de deux à quatre chevaux pour une compétition de niveau modeste.

« Je me suis dit qu’est ce que c’est que ça? On va essayer. J’ai pris mon ordinateur portable. je crois que j’utilisais GarageBand à l’époque. Un truc vraiment basique et j’ai créé de la musique pour eux, juste pour le plaisir. »

Le résultat dépasse toutes les attentes. L’équipe devient championne des Pays-Bas.

Puis deux cavaliers issus de ce quatuor remportent eux aussi des titres avec ses musiques. Les juges saluent alors la qualité de la bande-son.

À ce moment-là, Stephan et sa sœur comprennent qu’ils tiennent peut-être quelque chose.

Les rencontres qui ont tout changé

Comme souvent dans le sport de haut niveau, tout se joue ensuite dans les rencontres.

Un jour, Stephan tombe sur des images d’une cavalière de dressage circulant sur internet : Daniëlle Heijkoop. Intrigué, il supprime la musique originale de la vidéo et compose sa propre version.

Puis il lui envoie. La réponse arrive rapidement.

« Viens, on va en parler. »

À l’époque, la cavalière est liée au système d’entraînement français et fréquente l’un des plus grands noms de la discipline : Anky van Grunsven. La légende néerlandaise écoute la musique et apprécie.

La porte du dressage international s’entrouvre.

(Anky van Grunsven & Salinero, Athens 2004. ©FEI)

Pour Stephan, l’accord est simple : il compose la musique gratuitement, mais en échange il veut découvrir ce milieu et rencontrer ses acteurs. La stratégie fonctionne.

Dans ce cercle, Stephan fait également la connaissance de l’entraîneur belge Wim Verwimp, qui contribue à lui ouvrir les portes du dressage belge cette fois.

(Wim Verwimp et Stephan Buitenbos. ©Tous droits réservés)

Les projets s’enchaînent. Les cavaliers parlent entre eux. Les recommandations circulent.

Petit à petit, Stephan s’installe dans le paysage.

Naît alors en 2009 To The Music. La société aujourd’hui, compose pour des cavaliers dans 17 pays, des États-Unis au Japon en passant par la Belgique et les Pays-Bas, bien entendu. Et l’approche reste la même : un travail presque artisanal, en collaboration étroite avec les cavaliers.

Le principe est simple : chaque musique est écrite pour une reprise précise.

Pas de fondus approximatifs. Pas de transitions bricolées.
La musique commence exactement au premier mouvement et s’achève sur la dernière foulée.

Mais une autre rencontre va également marquer un tournant plus récent : celle avec un ovni: Justin Verboomen.

Le compositeur se souvient encore de la première fois où il reçoit les images du cavalier et de son cheval Zonik Plus.

(Justin Verboome & Zonik Plus, champions d’Europe, Crozet 2025. © FEI/Leanjo de Koster)

« Ce projet avec Justin restera à part avec une vraie émotion. L’histoire de notre rencontre est d’ailleurs assez drôle. Une amie à lui, Laureen, m’a envoyé un message en me disant : « tu dois écrire pour lui, tu dois composer sa musique« . Alors j’ai répondu : mais qui est-ce ? Elle m’a dit : « fais-moi confiance. Tu dois écrire pour lui.« 

Je lui ai alors dit : « d’accord, qu’il m’appelle. » Il m’a appelé, et je l’ai adoré en trois secondes. C’est un type formidable, avec vraiment les pieds sur terre, très humble.

Nous avons conclu un accord, j’ai reçu les vidéos, et c’est à ce moment-là que nous avons compris que c’était quelque chose de très spécial.

J’ai reçu les images, et ma sœur, qui s’occupe du côté technique de notre activité, les a regardées, puis elle est restée silencieuse. Elle était simplement là, à se dire : « Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? C’est merveilleux.« 

À ce moment-là, j’ai tout de suite pensé : cela doit être vraiment spécial. Et je crois que cela a très bien fonctionné aussi.

Pour lui, la connexion entre le cavalier et son cheval saute immédiatement aux yeux.

« Tout le monde le dit : ce qu’il fait est différent. Le lien entre lui et Zonic se voit immédiatement. »

Lorsque le couple entre en piste avec sa musique, la réaction du public est immédiate.

« L’arène est devenue complètement silencieuse. Tout le monde regardait en se demandant ce qui se passait. On sentait que quelque chose de très spécial était en train de se produire. »

Une preuve supplémentaire, selon lui, de ce que peut apporter une bande-son bien pensée : non pas voler la lumière, mais amplifier l’émotion du moment.

Et quand une médaille ou un titre tombe, c’est une fierté spéciale pour le compositeur.


« Oui, bien sûr. Ma manière de travailler repose toujours sur des relations à long terme. Je deviens presque toujours ami avec la plupart de mes clients, parce que je pense que c’est comme cela qu’il faut faire : créer un lien.

C’est particulièrement vrai avec l’équipe belge. Et bien sûr, j’ai aussi gagné beaucoup d’amis néerlandais grâce à cela. Mais oui, nous travaillons toujours de cette manière. Je prends de leurs nouvelles, je leur écris après les compétitions pour leur dire « bravo, je suis tellement fier« .

(Justin Verboome & Zonik Plus, champions d’Europe, Crozet 2025. © FEI/Leanjo de Koster)

Et ici, c’est encore autre chose, parce que Justin est en train d’écrire l’histoire. Alors chaque fois qu’il gagne, je l’appelle ou je lui envoie un message. Et lui me répond toujours : « c’est grâce à toi. » Alors je lui dis : ne sois pas ridicule. Non, je ne suis qu’une partie de tout cela. Je suis simplement très honoré de faire partie de ce parcours qu’il est en train d’accomplir. Et c’est pareil pour les autres. »

Comme au cinéma

Pour Stephan Buitenbos, composer une Kür ressemble presque à écrire une bande originale de film.

« Je regarde toujours l’ensemble. Dans le passé, on essayait de placer chaque temps exactement sous chaque foulée. Mais si le cavalier n’est pas parfaitement dans la musique, cela devient très visible. »

Aujourd’hui, l’approche est différente.

« La meilleure comparaison, c’est la musique de film. Pensez à Pirates des Caraïbes de Hans Zimmer (une de ses références). La musique soutient l’histoire sans détourner l’attention. C’est exactement. Si on demandait à la sortie du film comment les spectateurs avaient trouvé la musique, il ne s’en souvenaient pas précisément mais avaient un sentiment général positif avec le film. C’est ce que doit faire la musique d’une reprise libre. »

Le but est clair : créer un récit. Une progression. Une tension. Un moment final qui emporte tout.

Quand la musique élève la performance

Une grande Kür ne se résume pas à des notes techniques. Elle laisse une impression.

Un souvenir. Stephan Buitenbos se souvient notamment d’une reprise de Larissa Pauluis construite autour de la musique préférée de son défunt mari.

« Pour moi, ça a été le projet le plus émotionnel. Il n’y avait aucune place pour l’erreur. Il fallait que ce soit parfait. Nous avons créé une histoire autour de cela. Et cela a été très émouvant. »

La cavalière deviendra ensuite championne de Belgique avec cette reprise.

Comme quoi, en dressage, la musique peut parfois faire plus qu’accompagner une performance. Elle peut la porter.

Larissa Pauluis et sa playlist des années 80

Chez Larissa Pauluis, l’approche est tout aussi personnelle.

Eurythmics avec Sweet Dreams. The Communards avec Don’t Leave Me This Way.
U2 avec Sunday Bloody Sunday ou Pride.

Si vous avez connu les années 80, ou que, simplement, vous aimez la bonne musique, ces titres vous parlent immédiatement. Et c’est précisément l’idée derrière la bande-son de la cavalière belge.

« La musique doit me parler. C’est toujours moi qui propose les choix de musique. J’aime garder une sensibilité très personnelle avec ce que je monte en piste. »

(Larissa Pauluis & Flabeau . ©FEI/Dirk Caremans)

Pour l’amazone, qui travaille également avec To The Music, le processus est précis.

« Je commence toujours par construire la chorégraphie. Une fois la structure de la reprise établie, on adapte la musique dessus. Mais j’ai déjà une idée des morceaux qui peuvent fonctionner avec le rythme de mon cheval. »

(Larissa Pauluis & Flabeau ©Clip My Horse)

Après c’est le travail de Stephan. Réécrire et créer de véritables ponts originaux entre tout ça. Pas de simples fondus entre deux morceaux existans.

Et malgré les centaines d’écoutes nécessaires pendant l’entraînement, une chose ne change pas pour Larissa:

« Je ne me lasse jamais de ma musique. Et j’ai toujours le même plaisir à évoluer dessus. J’adore vraiment celle-ci aussi parce que ce sont tous les succès sur lesquels je dansais en boîte… avant. » conclut Larissa en riant.

Le cavalier guide. Le cheval danse. Et dans les tribunes, on marque doucement la cadence du pied.

(Photo cover ©FEI/Leanjo de Koster)

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