Il lui manquait celui-là. À 44 ans, Steve Guerdat a décroché à Aix-la-Chapelle le titre de champion du monde individuel avec Dynamix de Belheme, au terme d’une finale qui a progressivement viré à la dramaturgie grecque. Les Allemands sont tombés les uns après les autres, Scott Brash a fait passer un frisson dans tout le stade et Abdel Saïd a vécu un dimanche à oublier. Pendant ce temps, trois hommes ont réussi l’impossible : deux sans-faute dans la journée. Harry Charles prend le bronze, Thibeau Spits l’argent et Guerdat, évidemment, l’or. Parce qu’à Aix-la-Chapelle, le Suisse avait visiblement un vieux compte à régler avec l’histoire.

Un dimanche pour perdre ses nerfs
Il y a des finales où tout se passe à peu près comme prévu. Et puis il y a celles où, à un moment donné, quelqu’un semble avoir laissé le scénario à Euripide.
Dimanche après-midi, Aix-la-Chapelle appartenait plutôt à la deuxième catégorie.
Ils étaient 25 au départ de la première manche. Douze seulement auraient le droit de revenir pour l’ultime parcours dessiné par Frank Rothenberger. Et surtout, personne n’avait vraiment le droit à l’erreur.
Steve Guerdat et Daniel Deusser attaquaient la journée ensemble en tête, avec 0,86 point. Ben Maher suivait à 1,01. Marcus Ehning était à 1,78, Sophie Hinners à 1,84 et Abdel Saïd à 2,63. Les dix premiers tenaient dans 5,07 points.
Autrement dit : une barre, et votre dimanche pouvait changer d’ambiance très rapidement.
C’est exactement ce qui s’est passé.
Ben Maher et Point Break quittent la course au podium. McLain Ward et High Star Hero aussi. Laura Kraut et Baloutinue également.
Richard Vogel et United Touch S prennent quatre points dans la première manche et ne passent même pas le cut des douze.
Et soudain, on regarde le classement en se disant que quelque chose est en train de se passer.
La Mannschaft, du champagne à l’aspirine
Deux jours plus tôt, l’Allemagne avait marché sur le championnat par équipes.
Marcus Ehning, Sophie Hinners, Daniel Deusser et Richard Vogel avaient offert à leur public un titre mondial à domicile devant 40 000 personnes. Une soirée presque indécente de maîtrise, conclue par l’or devant la Belgique et la Grande-Bretagne.
Dimanche, changement de programme.
Vogel disparaît donc dès la première manche. Puis les barres allemandes commencent à tomber.
Armando Trapote terminera 10e, Sophie Hinners 9e, Marcus Ehning 8e et Daniel Deusser 6e. Pour Deusser, qui avait commencé cette finale à égalité avec Guerdat, deux barres dans la journée viennent définitivement ranger les ambitions individuelles au placard.
Interrogé après coup sur ce qu’il retiendrait de sa semaine, l’Allemand n’a d’ailleurs pas hésité longtemps : plutôt la deuxième manche de la finale par équipes du vendredi soir que ce dimanche.

« C’est notre sport. Aujourd’hui, deux fois une barre. Pour gagner une médaille, il faut faire mieux. »
Fatigue d’Otello de Guldenboom ? Manque de concentration ? Un peu moins d’énergie ? Deusser lui-même n’avait pas encore la réponse.
La seule certitude, c’est qu’après l’ivresse collective du vendredi, la Mannschaft s’est réveillée dimanche avec une sacrée gueule de bois.
Brash fait taire Aix-la-Chapelle
Et puis il y a eu le moment où plus personne n’a vraiment pensé au classement.

Scott Brash et Hello Mango se lancent dans leur parcours. Ça tourne mal. Très mal. Le Britannique se retrouve malgré lui dans une cascade dont il se serait volontiers passé et le stade retient son souffle.
Élimination.
Plus de peur que de mal, heureusement, pour le couple. Mais pendant quelques secondes, les médailles n’ont plus beaucoup d’importance.

Dans la catégorie des très mal payés après une semaine remarquable, Abdel Saïd n’est pas beaucoup plus verni.
Le Belge, fraîchement médaillé d’argent par équipes, arrive avec Wathnan Quaker Brimbelles Z et bute sur les difficultés : deux refus, un sur chacune des difficultés du double. Élimination. Rideau.
Lui qui avait réalisé une semaine remarquable quitte le championnat sur l’une de ces journées que le sport de haut niveau distribue sans demander votre avis.
Cruel.

Mais pendant que les favoris s’éparpillent, trois couples sont en train de comprendre qu’il existe peut-être un chemin au milieu du chaos.
Harry Charles avait presque prévu ses vacances
Harry Charles, par exemple.
Son championnat individuel avait pourtant commencé avec la discrétion d’un type qui cherche la sortie de secours : 44e après la première journée, 59e après la deuxième. Deux erreurs qu’il qualifiera lui-même, avec ce flegme très britannique, de franchement idiotes.

Et quelques mois auparavant, sa présence même à Aix-la-Chapelle était loin d’être acquise.
LT Holst Freda n’était pas censée écrire cette histoire avec lui. La jument était initialement destinée à sa femme, Eve.
Au mois de mai, celle-ci lui demande s’il pense pouvoir l’emmener aux Championnats du monde.
Réponse de Harry : « Je ne pense pas. »
Il pose ensuite la même question à son père, Peter Charles.
Réponse paternelle : évidemment.
Les pères.
Freda est donc venue à Aix-la-Chapelle. Et elle a légèrement bouleversé le programme familial.
Dimanche, Charles part parmi les premiers de la deuxième manche et signe encore zéro.

Total : 7,17 points.
Il prend la tête.
Et il attend.
Avec le recul, il peut en rire. Il explique même avoir brièvement envisagé de ne pas repartir pour cette finale, avant de préciser immédiatement qu’il allait évidemment sauter.
Puis arrive probablement la meilleure séquence de la conférence de presse.
Charles raconte avoir demandé à ChatGPT s’il devait tenter sa chance.
La réponse ?
« Unlikely, but not impossible. »
Improbable, mais pas impossible.
L’algorithme n’était pas complètement à côté de ses pompes.
Parce qu’à la fin de la journée, les trois seuls couples à avoir signé un double sans-faute sont aussi les trois médaillés.
Et Harry Charles est l’un d’eux.

Thibeau Spits décide qu’il n’a plus rien à perdre
Puis arrive Thibeau Spits.
Et là, forcément, en Belgique, on commence à regarder l’écran un peu différemment.
Le meilleur U25 du monde avait déjà participé à l’argent belge par équipes vendredi avec Impress-K van’t Kattenheye Z.

Son début de championnat individuel ne lui avait pourtant pas laissé que des bons souvenirs. Spits explique avoir été dévasté après une faute qu’il jugeait évitable. Avec l’impression, pendant un moment, d’avoir laissé filer ce qu’il était venu chercher.
Puis quelque chose s’est retourné dans sa tête.
Plus rien à perdre.
Alors autant monter comme ça.
Après la médaille par équipes, la pression s’est envolée. Impress, lui, s’est senti de mieux en mieux au fil des jours. Plus relâché, plus disponible. Thibeau raconte l’avoir senti progressivement baisser la tête, relâcher son dos. Le cheval était prêt.

Il ne restait plus qu’au cavalier à lui donner le bon parcours.
Il le fait.
Encore zéro.
5,60 points.
Charles descend d’une marche virtuelle. Spits prend la tête.
Et dans les tribunes, la famille ne tient plus.
Papy Ceulemans, le grand-père de Thibeau, vit chaque foulée comme s’il était lui-même à cheval. Éparpillé dans la tribune principale, tout le clan est suspendu au moindre saut d’Impress. À ce stade-là, plus personne ne joue vraiment la carte du calme.
Dernier obstacle. La ligne est franchie.

Et là, ça explose.
Papy Ceulemans en perd son chapeau de cowboy tricolore. Les bras en l’air, la joie brute, familiale, incontrôlable. Tout le clan exulte.

Parce qu’avant même de savoir si la médaille sera d’or ou d’argent, une chose est déjà certaine : Thibeau Spits vient de faire quelque chose d’immense.
À 25 ans, pour son premier Championnat du monde, le Belge vient de sortir un double sans-faute le jour où presque tous les autres perdent des plumes.

Et maintenant, il faut attendre.

Ceux qui ont presque touché le podium
Parce qu’il reste du monde.
Et notamment un Colombien que l’on avait peut-être un peu oublié.
Roberto Teran Tafur.
Le genre de cavalier qui entre en piste et provoque ce petit :
« Ah oui, il est là, lui. »
Oui.
Et plutôt bien là.

Avec Dez’ Ooktoff, Tafur signe un 0-4 dans cette finale. Une faute sur l’élément C du triple lors de la dernière manche. Total : 7,58 points.
À ce moment-là, Spits sait qu’il aura une médaille.
Reste seulement à connaître la couleur.
Tafur terminera finalement cinquième.
Et il n’est pas très loin de trouver ça formidable malgré tout.
« Je suis un peu triste de ne pas être sur le podium, bien sûr. Mais j’ai passé une semaine fantastique. »
Il rappelle aussi une évidence parfois oubliée dans la chasse aux médailles : arriver jusque-là est déjà énorme.
Le sport est devenu incroyablement dense. Les chevaux sont meilleurs, les cavaliers mieux préparés, les écarts minuscules. Tafur repart sans médaille, mais avec la sensation d’avoir touché du doigt un niveau qu’il rêvait d’atteindre.
Juste devant lui, Piergiorgio Bucci risque de mettre un peu plus de temps à digérer.
L’Italien et Hantano arrivent au dernier oxer avec la médaille pratiquement au bout des doigts.
Et puis la barre tombe.
7,57.

Quatrième.
Un centième devant Tafur.
Mais hors du podium.
Le genre de centième qui pèse quelques tonnes.
Bucci ne cherche d’ailleurs pas vraiment à cacher sa déception.
« Nous avons monté et sauté comme pour gagner une médaille. Nous rentrons sans rien. C’est un peu triste. »
Son cheval, insiste-t-il, a été fantastique toute la semaine. Et s’il rentre les mains vides, il repart au moins avec une certitude nouvelle : avec un cheval pareil, il peut revenir se battre pour gagner des championnats.

Ce n’est pas tout à fait une consolation.
Mais c’est déjà une promesse.
Spits attend. Et Guerdat entre.
Il ne reste alors plus qu’un homme.
Steve Guerdat.
Et il existe des cavaliers dont l’entrée en piste change légèrement la température d’un stade.
Lui en fait partie.

Dynamix de Belheme a 13 ans. Selle Français. Championne d’Europe 2023, vice-championne olympique 2024. Elle arrive dans cette ultime manche avec 0,86 point au compteur.
Guerdat, lui, possède déjà trois Coupes du monde, un titre olympique individuel, un titre européen et le bronze mondial de Tryon 2018.
Mais il lui manque celui-là.
Le Championnat du monde.
Et surtout, il y a Aix-la-Chapelle.
Aix-la-Chapelle, chez Guerdat, n’est pas vraiment un concours.
C’est une obsession.

Après sa victoire, il l’avouera : il n’y a pratiquement pas un jour où il ne pense pas à cet endroit.
Il a obtenu de grands résultats ici, vécu de grandes semaines, mais n’a jamais gagné le Grand Prix.
Chaque année, explique-t-il en plaisantant, il regarde ce fameux mur des vainqueurs « cent ou deux cents fois ».
Et il n’y voit toujours pas son nom.
Le Championnat du monde, lui aussi, faisait partie de ces rêves d’enfant qui continuent à vous réveiller vingt ou trente ans plus tard.
Alors un Championnat du monde à Aachen…
Difficile de faire beaucoup plus grand.
40 000 personnes, puis plus rien
Guerdat entre donc dans la Soers.
40 000 personnes autour.
Et bientôt, plus un bruit.
Parce que tout le monde comprend.
Une barre passez. Deux et Thibeau Spits devient champion du monde.
Un sans-faute et Steve Guerdat rejoint définitivement cette catégorie de cavaliers dont le palmarès commence sérieusement à faire lever les sourcils à sa lecture.

Dynamix saute.
Encore.
Encore.
Encore.
Frank Rothenberger a construit gros. Le parcours est légèrement plus court que celui de la première manche, mais pas vraiment plus sympathique.
Mais ce dimanche-là, rien ne prend quoi que ce soit à Guerdat.
Dernier obstacle. Passé. Zéro.
0,86 point après toute une semaine de Championnat du monde. Pas la moindre barre.
Champion du monde.
Et là, tout sort.
« Une fois le dernier obstacle franchi, toutes les émotions sont remontées », expliquera-t-il quelques minutes plus tard.

Il parle de Dynamix, d’abord.
De son équipe. De sa famille.
De tous ceux qui construisent un titre mondial pendant que le cavalier est le seul à monter sur le podium.
Il parlera aussi de la nervosité qui l’a accompagné toute la semaine.
Parce qu’à 44 ans, après plusieurs opérations sérieuses du dos, avec une jument exceptionnelle de 13 ans dans une forme pareille, Guerdat savait très bien qu’on ne reçoit pas quinze occasions de devenir champion du monde.
Il avait même pensé que celle-ci pouvait être la dernière.
Alors il avait peur de la laisser filer. Elle n’a pas filé.
« Ma vie est différente maintenant »
Après coup, le Suisse tente de mettre des mots sur quelque chose qui n’en demande peut-être pas.
« J’ai ce que je voulais. »
Puis cette phrase :
« Ma vie est différente maintenant parce que j’ai ce que je voulais. »
Steve Guerdat était déjà champion olympique. Champion d’Europe. Triple vainqueur de la Coupe du monde. Médaillé mondial.
Il est désormais champion du monde.
Et quand on lui demande pourquoi Aix-la-Chapelle compte autant, il répond que c’est l’histoire de son sport.
Que rien n’est plus grand.
Qu’il a même longtemps davantage pensé à gagner Aachen qu’à devenir champion du monde.
« Je ne pense pas que cela puisse être mieux que de gagner le Championnat du monde à Aix-la-Chapelle. »
À moins, ajoute-t-il dans un sourire, qu’Aachen décide un jour d’organiser les Jeux olympiques.
Alors peut-être.
En attendant, dimanche 23 août 2026, il y avait 40 000 personnes dans les tribunes, Dynamix de Belheme sous sa selle et une médaille d’or autour du cou.
Le mur du Grand Prix peut encore attendre son nom.
Le livre des champions du monde, lui, vient de recevoir le sien.

Classement de la finale individuelle
- Steve Guerdat (SUI) – Dynamix de Belheme — 0,86 pt
- Thibeau Spits (BEL) – Impress-K van’t Kattenheye Z — 5,60 pts
- Harry Charles (GBR) – LT Holst Freda — 7,17 pts
- Piergiorgio Bucci (ITA) – Hantano — 7,57 pts
- Roberto Teran Tafur (COL) – Dez’ Ooktoff — 7,58 pts
- Daniel Deusser (GER) – Otello de Guldenboom
- Nina Mallevaey (FRA) – Dynastie de Beaufour
- Marcus Ehning (GER) – Coolio 42
- Sophie Hinners (GER) – Iron Dames Singclair
- Armando Trapote (ESP) – Tornado VS
- Abdel Saïd (BEL) – Wathnan Quaker Brimbelles Z — éliminé
- Scott Brash (GBR) – Hello Mango — éliminé
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