Pour trouver Kira Lissek à Aix-la-Chapelle, il faut aller sous la tribune principale et s’enfoncer dans les coursives du stade. Là, à quelques mètres de béton des cavaliers, elle prépare les bouquets qui finiront dans les mains des médaillés. Près de 180 récompensés sur la quinzaine, 2 000 plantes rien que sur la piste principale et des fleurs par milliers : dans les sous-sols d’Aix, il existe un autre championnat du monde. Beaucoup moins bruyant, nettement plus fleuri.
Dix mètres de béton
Prenez le chemin des coursives sous la tribune principale d’Aix-la-Chapelle et enfoncez-vous jusqu’à oublier presque qu’un championnat du monde se déroule à quelques mètres.
La tribune des cavaliers n’est pourtant pas loin. À certains endroits, une dizaine de mètres de béton seulement sépare les deux mondes.
Là-haut, ça parle médailles. Ici, ça coupe des tiges.

Kira travaille sous le stade. Les cavaliers, elle n’a donc pas franchement le loisir de les croiser. Elle peut en apercevoir à la télévision ou au détour d’une piste, mais ce serait presque un bonus.
Et lorsqu’un podium passe sur un écran, son regard ne se pose pas forcément là où on l’attend.
Le nom du vainqueur peut patienter quelques secondes.
Kira regarde d’abord ce qu’il tient entre les mains.
Un bouquet rond, aux teintes mauves et blanches, qui accompagnera la médaille, la photo officielle et le tour d’honneur.
Parce que ce bouquet-là, il est passé par sa table quelques heures plus tôt.
Une fleuriste aux Mondiaux

Kira n’a pas découvert les fleurs en arrivant à Aix. C’est son métier.
« Oui, c’est mon travail habituel. Je travaille dans un magasin de fleurs à Düsseldorf et nous faisons tous les événements que vous voyez ici », explique-t-elle.
À Aix-la-Chapelle, elle travaille pour Dietz Blumen & Events, entreprise de Düsseldorf chargée des réalisations florales de ces Mondiaux.
Et le pluriel a son importance.
Car l’équipe ne s’occupe pas seulement de confectionner les bouquets qui apparaîtront sur les photos des médaillés.
« Nous faisons toute la décoration, sur les différents espaces, , les pistes, dans les VIP, dans les restaurants, partout. »

Il suffit ensuite de remonter à la surface pour comprendre l’ampleur du chantier.
Les fleurs sont partout à Aix.
Autour des pistes, près des obstacles, dans les espaces d’hospitalité, les restaurants et les zones réservées aux invités. Rien que dans la piste principale, environ 2 000 plantes participent au décor.
Quant au nombre total de fleurs utilisées pendant l’événement, même la professionnelle préfère rendre les armes.
« Je n’ai pas de réponse parce qu’il y en a tellement… Peut-être des milliers et des milliers », répond Kira en riant.
Disons donc que le fleuriste qui a décroché Aix n’est pas exactement reparti avec un bon de commande pour trois géraniums.
Il faut dire qu’il a l’habitude, Finale de coupe du monde, Bruseels Stephex Masters,…et puis Aachen. le fichier client à du cachet.

180 médaillés à fleurir
Sous la tribune, une partie du travail est directement destinée aux podiums.
Sur la quinzaine, près de 180 médaillés doivent recevoir leur bouquet.
Il faut donc produire. Régulièrement. Proprement. Et avec cette petite particularité propre aux grands événements sportifs : ce qui est préparé dans l’anonymat d’une coursive peut se retrouver quelques heures plus tard devant des dizaines de milliers de spectateurs et sur des centaines de photos.

Le bouquet doit alors respecter l’identité visuelle de ces Mondiaux.
« Cette année, nous avons des couleurs particulières à cause du thème lilas et or. Donc cette année, tout est lilas et or », précise Kira.
Pour le reste, elle conserve une certaine liberté dans le choix des fleurs et leur assemblage.
Le geste est précis. Le bouquet doit être rond, équilibré, suffisamment fourni pour avoir fière allure sur un podium et assez compact pour être tenu facilement.
Car un champion fraîchement médaillé a rarement trois mains disponibles. Il faut déjà gérer la médaille, les rênes selon les cérémonies, les félicitations, les photographes et parfois un drapeau.
Inutile de lui ajouter un arbuste.

Surtout, ne pas assommer le premier rang
Il existe d’ailleurs une autre contrainte, nettement moins esthétique.
Le poids.
Kira l’explique avec le sourire :
« Il ne doit pas être trop lourd parce que, parfois, ils les lancent. »
Information capitale recueillie dans les sous-sols d’Aix : un bouquet de championnat du monde doit aussi présenter de bonnes qualités balistiques.
Car l’euphorie du podium possède ses traditions. Le bras se lève, le public applaudit et, parfois, les fleurs partent dans la tribune.
Mieux vaut donc éviter de fabriquer un bouquet susceptible de transformer un tour d’honneur en incident de tribune.
À ce niveau-là aussi, chaque détail compte.

Son bouquet, leur podium
Le plus étrange dans le travail de Kira reste peut-être la distance qui la sépare de la destination finale de ses créations.
Quelques dizaines de mètres.
Pas davantage.
Mais entre son atelier sous la tribune et le podium, le bouquet change complètement de monde.
D’un côté, c’est un objet de travail. On choisit, on coupe, on assemble, on ajuste.
De l’autre côté du mur, il devient un morceau de la cérémonie.
Et lorsqu’elle le retrouve à la télévision dans les mains du vainqueur, Kira ne boude pas son plaisir.
« C’est un sentiment incroyable. Je suis tellement heureuse d’avoir réalisé ce bouquet. J’adore ça. »
Elle reconnaît aussi que la mission met une petite dose de pression supplémentaire dans une journée de fleuriste.
« Je suis un peu nerveuse, mais c’est incroyable d’avoir la chance de faire ça. Je suis très heureuse. »
On peut comprendre.
Les fleurs ne décideront évidemment pas du champion du monde. Elles ne feront tomber aucune barre et ne feront gagner aucun dixième.
Mais elles seront sur la photo.
Et la photo, elle, restera.






