Henk van der Wiel, le dernier homme qui habille les chevaux des rois

Publié par Sébastien Boulanger le 04/08/2026

À Achel, tout au nord de la Belgique, la frontière néerlandaise est presque au bout du trottoir. Dans une ancienne gare transformée en drôle de palais du cuir, Henk van der Wiel fabrique depuis des décennies des harnais pour champions du monde, maisons royales et meneurs du dimanche. Ici, pas de chaîne de production ni de bouton magique : du cuir, du métal, des aiguilles, des mains et beaucoup de temps. Jusqu’à 600 heures pour un seul harnais. Visite chez un artisan qui a habillé l’attelage mondial sans jamais vraiment quitter son village.

Quand vous arrivez à Achel, dans le Limbourg belge, il faut presque freiner avant de finir aux Pays-Bas.

La Belgique s’arrête quelques centaines de mètres plus loin. Pas de grande avenue, pas de quartier industriel clinquant, encore moins de siège social bardé de verre pour annoncer qu’ici se cache l’un des noms les plus connus du petit monde de l’attelage. Juste une ancienne gare, Achel-Statie, posée là comme si elle attendait encore un train qui ne viendra plus.

On frappe.

Et c’est Henk van der Wiel qui vient ouvrir.

Le personnage remplit assez rapidement l’encadrement de la porte. Carrure de pilier, poignée de main qui ne semble pas avoir passé sa vie sur un clavier. Henk en impose. Pas besoin d’en faire des tonnes : deux minutes plus tard, le charisme fait le reste.

« Come in. »

Entrez.

Et oubliez la gare.

Bienvenue chez le fournisseur des rois

(Dans l’ancienne gare d’Achel, les harnais terminés racontent à eux seuls une bonne partie de l’histoire de Van der Wiel.)

À l’intérieur, le décor ressemble à une collision assez improbable entre un musée équestre, une sellerie de luxe et le grenier d’un aristocrate ayant consacré trois vies à l’attelage.

Des vitrines. Des voitures. Des mannequins de chevaux grandeur nature. Des boucles, des mors, des pièces de cuir, des couronnes métalliques et des harnais noirs qui brillent sous les lumières. Certains sont sobres. D’autres beaucoup moins. Ici, le minimalisme scandinave n’a pas vraiment gagné la bataille.

Henk commence la visite.

Il tend un bras.

Ça, explique-t-il, c’est pour la maison royale néerlandaise.

Quelques mètres plus loin, autre pièce, autre histoire, autre couronne.

Puis viennent les commandes des grands meneurs. Glenn Geerts, notamment, pour lequel l’atelier prépare alors un harnais destiné aux championnats du monde.

Chez Van der Wiel, le name-dropping n’a même pas besoin d’être organisé. Il est accroché aux murs.

Henk raconte que l’histoire avec les écuries royales néerlandaises a commencé par un problème très concret : trouver quelqu’un capable de réaliser un collier adapté à l’encolure massive des Frisons. Van der Wiel s’en charge. Une porte s’ouvre. Puis une autre.

« Ensuite, les relations se sont créées. Le prince Philip menait à quatre chevaux. Il avait besoin d’un harnais, alors nous lui en avons fabriqué un. Nous sommes allés au Maroc, en Arabie saoudite… Nous avons fabriqué des harnais partout. »

Et pas n’importe quel prince Philip : le duc d’Édimbourg, époux de la reine Elizabeth II jusqu’à sa mort en 2021. Grand passionné d’attelage, il fut aussi l’une des figures majeures du développement de la discipline moderne. Autrement dit, quand le mari de la reine d’Angleterre avait besoin d’un harnais pour son quatre-en-main, le coup de téléphone pouvait terminer dans une ancienne gare du Limbourg belge.

Chez Van der Wiel, le carnet d’adresses a toujours eu un petit quelque chose de surréaliste.

Mais Henk tient immédiatement à casser l’image du fournisseur exclusivement réservé aux palais.

« Nous travaillons pour toutes les maisons royales, mais nous fabriquons aussi pour le fermier d’à côté. Nous faisons tout. »

Le roi ou le voisin. Même porte.

Simplement, pas forcément le même nombre d’heures sur l’établi.

(Couronnes et emblèmes attendent de rejoindre les pièces destinées aux attelages de prestige.)

De 30 à 600 heures

Parce qu’ici, le luxe ne se mesure pas seulement au nombre de couronnes vissées sur le cuir.

Il se compte en heures.

« Nous pouvons fabriquer un harnais pour un cheval en 30 heures. Ou en 600 heures. Tout dépend du niveau de finition que vous voulez. »

Six cents heures.

À l’époque du « livré demain avant 13 heures », le chiffre ressemble presque à un acte de résistance.

Certaines pièces sont entièrement cousues rond. Les coutures disparaissent. Le cuir semble s’être refermé tout seul autour de sa structure. Évidemment, il ne l’a pas fait.

Pour comprendre, il faut quitter le showroom.

Direction l’atelier.

Et là, changement de décor.

Ici, les mains n’ont pas encore été remplacées

Plus de vitrines. Plus de mise en scène.

Des établis chargés de cuir. Des marteaux. Des emporte-pièces plantés dans le bois. Des bobines de fil. Des boucles par centaines. Des chutes de matière. Des sangles en attente. Des pièces métalliques rangées dans de petits casiers avec cette logique mystérieuse que seuls comprennent ceux qui travaillent là depuis suffisamment longtemps.

Et surtout, des gens.

Une artisane découpe et ajuste une pièce de cuir. Plus loin, on coud. À un autre établi, une main fait passer le fil autour d’une pièce métallique. Un homme travaille penché sur une sangle, à quelques centimètres de son ouvrage.

Pas de robot.

Pas de bras articulé.

Pas d’écran annonçant que « Harness 4.0 » vient de révolutionner l’industrie.

Une machine à coudre, oui. Quelques outils mécaniques, évidemment. Mais l’essentiel reste ailleurs.

« Le travail des machines représente peut-être 10 % d’un harnais. Tout le reste est fait à la main », estime Henk.

Et c’est probablement là que Van der Wiel devient plus intéressant encore que sa galerie de clients royaux.

Parce que ce que l’on regarde n’est pas simplement un produit haut de gamme.

On regarde un métier qui rétrécit.

(Le cuir n’a plus de secrets pour Kees. Le frère d’Henk a fait toute sa carrière entre les établis de l’atelier.)

Vingt-cinq artisans hier, huit aujourd’hui

Henk ne romantise d’ailleurs pas la situation.

Le beau métier, les beaux cuirs et les belles histoires de palais ne changent rien à l’équation économique.

« C’est un travail très difficile. Heureusement, nous avons encore de bons clients, mais tout est copié. Ce n’est plus aussi facile. Nous avons travaillé avec 25 personnes. Aujourd’hui, nous sommes encore huit. »

Voilà peut-être la phrase la plus importante de la visite.

Parce que soudain, les établis prennent une autre valeur.

Ces gestes qui semblent appartenir au décor ne sont pas garantis pour l’éternité.

Dans beaucoup d’industries, on cherche à supprimer le geste humain parce qu’il coûte du temps. Chez Van der Wiel, le temps et le geste humain sont précisément ce que le client vient acheter.

Il faut choisir le cuir. Le couper. L’amincir. Le former. Le percer. L’ajuster. Monter les boucles. Vérifier les angles. Reprendre une couture. Polir. Monter. Démonter. Recommencer.

Le cheval, lui, se moque du blason du propriétaire.

Le harnais doit tomber juste.

Et sur ce point, Henk a une doctrine assez simple : partir du meilleur.

« Il faut de bons matériaux. Nous achetons le meilleur cuir. »

Il raconte également avoir participé, plusieurs décennies auparavant, à la restauration de pièces pour le musée Hermès à Paris, collaboration qui lui a permis d’être mis en relation avec les fabricants de boucles de la maison.

« Nous avons les meilleurs fabricants de boucles, le meilleur cuir, et ensuite nous essayons d’assembler tout cela pour obtenir un harnais qui s’adapte parfaitement. »

Pas vraiment la recette secrète de Coca-Cola.

Du bon matériau. Du savoir-faire. Et beaucoup d’heures.

Encore faut-il savoir quoi en faire.

Le patron sait aussi tenir les guides

Car Henk van der Wiel n’a pas observé l’attelage uniquement depuis son établi.

Il a mené.

Beaucoup.

Cinq fois champion de Belgique, il a participé à cinq championnats du monde et reste le seul meneur en paire à avoir remporté le Royal Windsor Horse Show.

Ce passé de compétiteur explique une partie de la philosophie maison. Chez Van der Wiel, on ne dessine pas un harnais comme un bel objet destiné à rester sous une cloche.

Il doit fonctionner.

Tirer.

Résister.

Libérer le mouvement du cheval.

Et survivre à un marathon.

« J’écoute les meneurs. Je suis meneur moi-même, donc je sais à peu près comment tout fonctionne. Mais il y a toujours de nouvelles idées. »

(Quand Glenn Geerts passe par l’atelier, on parle détails.)

Il cite notamment les traits mobiles inspirés d’une idée du multiple champion du monde Boyd Exell.

Puis lâche une phrase qui résume plutôt bien le personnage :

« J’essaie de ne pas être aveugle, parce qu’il y a toujours quelqu’un avec une meilleure idée. »

Pour un homme qui pourrait passer la visite entière à expliquer qu’il sait mieux faire que les autres, c’est plutôt rafraîchissant.

43 meneurs sur 48

Il faut dire que Van der Wiel n’a plus grand-chose à prouver dans l’attelage sportif.

L’un des sommets de la maison arrive au championnat du monde de Jerez en 2002 :

« Il y avait 48 meneurs et 43 utilisaient mes harnais. »

43 sur 48.

Mais l’histoire sportive de Van der Wiel avait commencé bien plus tôt.

Dans les années 1970, il se lance notamment dans la fabrication de harnais de marathon, alors que la discipline moderne est encore jeune. L’un de ses premiers clients majeurs est le Néerlandais Tjeerd Velstra.

« Après Tjeerd Velstra, je pense que nous avons eu pratiquement tous les meneurs à quatre du monde dans les années suivantes », raconte Henk.

La petite sellerie d’Achel venait de changer de dimension.

Sans vraiment changer de méthode.

Douze chevaux, et quelques couronnes

Retour dans le showroom.

Henk montre maintenant une pièce monumentale.

Un harnais de gala destiné à un attelage de douze chevaux.

Douze.

À ce niveau-là, préparer l’attelage du dimanche matin commence à ressembler à la logistique d’une petite compagnie aérienne.

« C’est vraiment une pièce maîtresse », dit-il.

Les cuirs noirs s’alignent. Les garnitures métalliques attrapent la lumière. Les couronnes et armoiries reviennent partout. Dans les vitrines, elles existent dans toutes les tailles, argentées ou dorées, prêtes à venir signer une pièce.

Et puis il y a les chevaux factices, entièrement harnachés, qui donnent au lieu son étrange atmosphère. On pourrait presque s’attendre à les voir partir avec la voiture garée derrière.

Cette ancienne gare n’expédie plus de voyageurs.

Elle expédie du cuir.

« Le fermier d’à côté et le roi »

C’est finalement cette contradiction qui raconte le mieux Henk van der Wiel.

Il travaille dans un univers de rois, de champions du monde, de voitures de gala et de blasons. Mais son atelier reste un atelier.

On y boit le café à côté des chutes de cuir.

On y pose un marteau sur un établi marqué par des milliers de coups.

On y fabrique encore une pièce avec ses doigts parce qu’aucune machine ne sait exactement faire ce que l’on attend d’elle.

Henk le formule beaucoup mieux :

« Nous fabriquons pour le fermier d’à côté et nous fabriquons pour le roi. »

Dans les deux cas, le cuir passe par les mêmes mains.

Et demain ?

Henk est désormais plus ou moins retraité. Son épouse est anglaise et il partage une partie de son temps avec l’Angleterre.

L’atelier, lui, continue.

À huit.

(La relève à l’ouvrage : Nick, le fils d’Henk van der Wiel à la couture.)

La question de l’avenir plane forcément au-dessus des établis. D’autant que l’attelage de haut niveau, son marché historique, devient lui-même une discipline de plus en plus coûteuse.

Henk voit davantage d’avenir du côté des poneys et des attelages à un cheval. Pour le quatre-en-main, l’équation devient redoutable.

« Il faut être complètement professionnel si vous voulez faire quelque chose. Il faut deux grooms. Qui paie ? »

À ses yeux, l’attelage souffre également d’un déficit de lisibilité auprès des sponsors.

« En dressage et en saut d’obstacles, vous trouvez des sponsors qui veulent être là. Notre sport est trop difficile à comprendre. »

Et paradoxalement, plus le niveau augmente, plus la facture suit : meilleurs chevaux, davantage d’entraînement, davantage de personnel, davantage de déplacements.

Le sport se modernise.

L’atelier, lui, doit trouver comment survivre sans perdre précisément ce qui fait sa valeur : sa lenteur.

La Rolls de l’attelage ?

Henk van der Wiel

À la fin de l’entretien, on tente une comparaison.

Van der Wiel serait-il un peu la Rolls-Royce du harnais d’attelage ?

Henk marque le coup.

Sourit.

« Si c’est vous qui le dites, alors je peux dire oui. »

Et il rit.

Puis le ton change légèrement.

Parce que derrière les maisons royales, les championnats du monde et les harnais à 600 heures de travail, il reste une histoire beaucoup plus simple.

« Je suis très fier de ce que nous avons fait. Quand nous avons commencé, nous étions dans un bâtiment en bois de huit mètres sur cinq. Vingt mètres carrés étaient ma maison et vingt mètres carrés mon atelier. »

Il montre quelque chose au mur.

Voilà d’où tout est parti.

Une cabane de quelques mètres carrés.

Du cuir.

Des chevaux.

Et des mains.

Quarante ans plus tard, les trains ne s’arrêtent plus à l’ancienne gare d’Achel. Mais derrière ses portes, on fabrique toujours des pièces qui partiront aux quatre coins du monde.

Certaines porteront une couronne.

D’autres iront simplement tirer une voiture le dimanche.

Henk van der Wiel, lui, ne semble pas vraiment faire la différence.

Le roi ou le fermier d’à côté.

Tant que le harnais tombe juste.

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