Onze podiums en douze Coupes des Nations. Des jeunes qui poussent, des cavaliers qui reviennent, d’autres qui découvrent le niveau et finissent par frapper à la porte des cinq étoiles. Depuis deux saisons, Filip Lacus travaille dans cette zone un peu ingrate du sport équestre belge : celle où l’on ne distribue pas encore les médailles olympiques, mais où l’on prépare ceux qui devront peut-être aller les chercher demain. Dimanche à Avenches, la Belgique a encore gagné. Et son chef d’équipe a, une nouvelle fois, préféré parler de ses cavaliers plutôt que de lui. Évidemment.
Il y a des postes où l’on peut assez facilement se cacher derrière un PowerPoint, une cravate fédérale et quelques grandes phrases sur « le développement du haut niveau ».
Celui de Filip Lacus n’en fait pas vraiment partie.
Une Coupe des Nations ne connaît pas PowerPoint.
Soit les barres restent sur les taquets, soit elles tombent.
Et depuis que le Belge s’occupe de cette espèce de sas entre l’excellent niveau national et le grand bain international, les barres ont une fâcheuse tendance à rester là où elles sont.
Douze Coupes des Nations, onze podiums.
Une statistique suffisamment obscène pour que l’on commence à se demander si l’expression « équipe B » a encore beaucoup de sens en Belgique.
Une saison qui a changé de dimension
Des résultats à tout va, donc. Mais réduire la saison de Filip Lacus à une statistique serait presque passer à côté de l’essentiel. Car au fil des mois, les rendez-vous ont pris du poids. Et les histoires avec.
Il y a notamment cette demi-finale de la Longines EEF Series. Une équipe dans laquelle on retrouve Gudrun Patteet et Constant Van Paesschen, notamment. Pour ce dernier, le rendez-vous marque aussi un retour en Coupe des Nations. Et au bout, il y a la deuxième place. Il fallait la qualifier pour la finale.
Le genre de journée que Lacus range volontiers parmi les grands souvenirs de sa saison. Parce qu’il ne s’agit plus seulement de mettre quatre noms dans quatre cases et d’attendre de voir combien de barres vont tomber. Il y a des trajectoires individuelles à relancer, des couples à remettre dans le circuit et des opportunités à distribuer au bon moment.
Puis arrive Avenches et cette finale où, cette fois, le scénario décide de faire monter la température tout seul. Quatrièmes après une première manche compliquée, les Belges sont encore dans le coup. Lacus remet son monde en ordre, Roy van Beek se remobilise et la deuxième manche vire à la démonstration : quatre cavaliers, quatre sans-faute.
Plus la saison avance, plus les rendez-vous deviennent importants. Et plus les victoires ont du goût.
« Quand c’est difficile, ça a une saveur particulière. »
Dans cette saison presque indécente de régularité, Lacus ne retient donc pas un seul moment. Il retient plutôt une succession de petites confirmations : un cavalier qui revient, un autre qui franchit un cap, une équipe qui répond lorsque la pression monte. Jusqu’à cette finale qui vient poser un joli point d’exclamation sur l’ensemble.

Avenches, ou l’art de ne pas paniquer
La dernière démonstration est arrivée à Avenches, en finale de la Longines EEF Series.
Sur le papier, tout aurait pu commencer à sentir légèrement le roussi après la première manche. La concurrence était solide, le parcours suffisamment sérieux pour faire grincer quelques dents et les Belges n’avaient pas exactement produit la copie immaculée espérée.
« Il y avait beaucoup de fautes. Après le premier tour, on n’était pas déçus, mais on avait quand même eu quelques parcours un peu plus compliqués, où on s’attendait à mieux. »
Puis Lacus regarde le classement.
Quatrième.
Et toujours complètement dans le match.
« On s’est rendu compte qu’à la fin de la première manche, en fait, on n’était pas si mal. On a remotivé un peu les troupes. »
Voilà à peu près le métier.
Pas de grand discours hollywoodien. Pas besoin de retourner une table dans le vestiaire, local par ailleurs assez rare au bord d’une piste de jumping.
Simplement remettre les choses à leur place.
Roy van Beek, habituellement d’une fiabilité redoutable, venait notamment de sortir avec huit points avec Charleston-H. Lacus ne lui récite pas le manuel du parfait manager.
« Je lui ai dit : “Écoute, ce n’est pas grave. On a une deuxième manche. Prends le temps de te ressaisir, organise-toi, reconcentre-toi et dans une heure, on y retourne.” »
Une heure plus tard, Van Beek signe le sans-faute.
Katja Haep aussi.
Jeroen Appelen aussi.
Quatre départs, trois zéros.
Fin de la discussion.
La Belgique remporte la finale devant la Suède et l’Autriche.

Quand tout va bien, le chef ne sert presque à rien
Lacus n’a pas attendu Avenches pour comprendre que son job commence essentiellement lorsque quelque chose déraille.
« Quand tout va bien, c’est simple. Mais quand on voit que c’est un tout petit peu plus dur, c’est là qu’il faut les remettre en confiance. Il faut leur dire les choses : ils montent bien, il y a peut-être des petits détails à améliorer, mais ils ont une deuxième chance. Il faut rester positif et y croire. »
Cela paraît élémentaire.
Ça ne l’est pas.
Parce que le rôle de Lacus consiste à manipuler une matière sportive particulièrement inflammable : la confiance.
La confiance d’un cavalier qui vient de prendre huit points.
Celle d’un jeune qui découvre un niveau qu’il regardait encore récemment depuis l’autre côté de la barrière.
Celle d’un cavalier plus expérimenté qui possède de nouveau un cheval capable de l’emmener quelque part.
Et celle, enfin, que doit avoir un sélectionneur lorsqu’un cavalier lui décroche son téléphone et lui dit trois mots hautement dangereux dans le sport de haut niveau :
Je suis prêt.
« La confiance, ça se gagne et ça se perd aussi. Ça fonctionne dans les deux sens. »
Tout le système tient peut-être là-dedans.
Une deuxième division qui sert surtout d’ascenseur
Depuis 2025, la mission confiée à Filip Lacus dépasse largement la chasse aux podiums en CSIO3*.
Son boulot est de préparer des couples pour le cinq étoiles.
Autrement dit : ne pas seulement gagner aujourd’hui, mais essayer de découvrir qui pourra encore être utile à la Belgique demain.
« Mon rôle, c’est de préparer des couples pour faire du cinq étoiles. Donc c’est essayer de donner des opportunités aux cavaliers au bon moment. »
Les trois derniers mots comptent probablement davantage que tous les autres.
Au bon moment.
Parce qu’en Belgique, le problème n’est pas vraiment de trouver quatre cavaliers.
Le problème serait plutôt d’expliquer aux quinze suivants pourquoi ce ne sera pas encore pour cette fois.
« Ce n’est pas facile de contenter tout le monde. On essaye de faire les bons choix, de leur donner l’opportunité au bon moment, de ne pas les envoyer trop tôt. Quand ils ont une chance, il faut la saisir à deux mains. »
Et s’ils ne sont pas prêts ?
La Belgique possède cette particularité vaguement indécente d’avoir du monde derrière.
« S’ils viennent et qu’ils ne sont pas prêts, il y en a dix autres, quinze autres, peut-être vingt autres qui sont prêts ou motivés à le faire. »
Bienvenue dans le plat pays.
Même la deuxième division y possède un banc de touche.
À Aix, retourner aussi à l’école
Car Filip Lacus n’est pas uniquement celui qui observe les cavaliers progresser. Lui aussi apprend encore le métier.
Cette saison, il a notamment eu l’occasion d’accompagner l’équipe belge à Aix-la-Chapelle, dans un tout autre décor. Là, on ne parle plus du sas vers le très haut niveau : on est en plein dedans.
Pour celui qui passe son année à préparer des couples afin qu’ils puissent un jour évoluer en cinq étoiles, l’expérience a forcément quelque chose d’un poste d’observation privilégié.
« J’apprends beaucoup de choses. J’apprends à connaître les gens. Même entre chefs d’équipe, j’ai eu la chance d’aller avec cette année. Je vois plein de choses, j’apprends plein de choses sur les gens, sur les chevaux, sur les cavaliers. Je marche beaucoup de parcours et je me rends compte de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. »
Aix permet justement de regarder ce fameux étage supérieur d’un peu plus près. Les parcours, les couples, la gestion d’une équipe lorsque les enjeux changent de dimension. Pas pour piquer la chaise de Peter Weinberg, Lacus insiste d’ailleurs sur le fait qu’il ne nourrit pas aujourd’hui cette ambition, mais pour mieux comprendre où doivent arriver les cavaliers qu’on lui confie.
Une sorte de formation continue, version Soers.
Et cela dit aussi quelque chose du personnage. Malgré les onze podiums en douze Coupes des Nations, Lacus ne semble pas considérer qu’il a soudainement percé le secret du jumping belge.

« C’est instructif. Et bon, ça fonctionne. Donc c’est gratifiant. »
Avec une nuance immédiatement derrière : cela fonctionne pour le moment.
Parce qu’il sait très bien qu’une saison viendra où le quatrième cavalier fera tomber la barre qu’il ne fallait pas. Où le jeune promis au cinq étoiles aura besoin de six mois supplémentaires. Où la Belgique ne transformera pas chaque week-end en remise de médailles.
Et c’est peut-être là que son boulot deviendra encore plus intéressant.
En attendant, une autre échéance arrive déjà : la finale des Coupes des Nations jeunes à Peelbergen. Un autre groupe, d’autres couples, mais toujours la même idée : leur offrir le bon rendez-vous au bon moment et voir jusqu’où ils peuvent aller.
Le cas Roy van Beek
Le meilleur résumé du travail de Lacus porte peut-être un nom : Roy van Beek.
Lorsqu’il commence à évoluer régulièrement sous sa direction, Van Beek possède déjà un passé chez les jeunes. Mais il n’est pas encore ce que l’on appelle une valeur installée chez les seniors.
Quelques sélections plus tard, le paysage a changé.
« Roy est venu avec moi deux ou trois fois l’année passée. Il avait fait des championnats jeunes, mais je ne suis pas sûr qu’il ait fait beaucoup de Coupes des Nations seniors. En deux ou trois concours, il a montré ce qu’il pouvait faire. Aujourd’hui, il est pris comme une valeur sûre chez les seniors. »
Pour Lacus, voilà le vrai jackpot.
Pas le champagne.
Pas nécessairement la coupe en plastique doré posée devant un panneau de sponsors.
Mais le moment où un couple entre quelque part et en ressort plus grand.
« Ce qui me satisfait réellement, que ce soit avec de jeunes cavaliers ou des cavaliers un peu plus âgés, c’est d’amener un couple plus loin. De l’amener au bon moment, au bon endroit, et que ça fonctionne pour lui. »
Le sourire en sortie de piste, surtout.
Celui du type qui vient de découvrir qu’il était capable de faire ce qu’il n’était pas encore certain de pouvoir faire cinq minutes auparavant.
C’est peut-être moins spectaculaire qu’un barrage à 1,60 mètre.
Mais pour construire un réservoir national, c’est légèrement plus utile.

Sélectionner, c’est aussi savoir dire non
Il existe évidemment l’autre moitié du métier.
Celle qui apparaît beaucoup moins sur Instagram.
Dire non.
Pas maintenant. Pas avec ce cheval. Pas cette semaine.
Avec le nombre de couples disponibles en Belgique, les conversations pourraient vite tourner au bureau des réclamations.
Lacus préfère parler de canalisation plutôt que d’exclusion.
« L’idée, c’est de leur dire : voilà, c’est peut-être un peu tôt, essayons encore de faire ceci ou cela. L’important, c’est de communiquer et que ce soit constructif. »
D’autant que les résultats lui offrent un luxe précieux dans n’importe quelle fonction de sélectionneur : de la crédibilité.
Quand presque tout ce que vous touchez finit sur un podium, les gens ont généralement un peu moins envie de vous expliquer comment faire votre métier.
Onze sur douze
Parce qu’il faut quand même revenir au chiffre.
Onze podiums en douze Coupes des Nations.
Et même lors de la douzième, les Belges n’ont pas exactement terminé à quarante longueurs.
Ce genre de série pourrait donner quelques idées dangereuses à n’importe quel chef d’équipe normalement constitué.
Se croire génial, par exemple.
Lacus évite soigneusement le piège.
« Je suis bien conscient qu’on a une bonne vague et qu’à un moment donné, ce sera peut-être un peu plus dur. Mais c’est là que ça deviendra intéressant : réfléchir, se poser les bonnes questions et aller de l’avant. »

C’est probablement le passage le plus révélateur.
Tout passe.
Donc il pense déjà au moment où ça ne gagnera plus.
Un perfectionniste est souvent quelqu’un qui possède une capacité assez remarquable à gâcher ses propres soirées de victoire.
Lacus semble appartenir à la famille.
Chaque fin de saison sert à faire le bilan.
Ce qui a fonctionné. Ce qui n’a pas fonctionné.
Ce qu’il faudra changer. Et recommencer.
Encore.
La Belgique et sa pyramide qui rend les voisins jaloux
À l’étranger, un autre phénomène amuse désormais le chef d’équipe belge.
Les questions.
Comment faites-vous ?
Pourquoi avez-vous autant de cavaliers ?
Comment une nation de onze millions et quelques d’habitants parvient-elle à sortir autant de couples compétitifs ?
Lacus ne prétend surtout pas avoir découvert seul une formule magique entre deux reconnaissances.
Il évoque un système construit depuis des années, les structures de détection et d’accompagnement, en Flandre comme en Wallonie, les équipes qui jouent le jeu et cette volonté d’élargir au maximum la base de la pyramide.
Car le modèle belge ne peut pas reposer uniquement sur les « fils de » et les « filles de ».
Plus la base est large, plus la pointe a de chances d’être solide.
Et plus un Roy van Beek, un Mathieu Bourdeaud’Hui ou un autre peut surgir au moment où le cinq étoiles commence à l’appeler.
Cette profondeur profite alors à tout l’écosystème : cavaliers, propriétaires, éleveurs, organisateurs et, accessoirement, journalistes qui commencent à manquer de synonymes pour écrire que la Belgique a encore gagné.
Et l’équipe A, alors ?
Forcément, lorsque vous empilez ce genre de résultats, une question arrive.
La suite ?
L’équipe A ? Le grand fauteuil ?
Lacus ne mord pas.
Ce n’est pas pour cela qu’il travaille.
Il rappelle qu’on est venu le chercher pour remplir une mission et qu’il essaye simplement de la remplir correctement.
S’il est reconduit, il cherchera à faire mieux encore.
Quant à imaginer un jour diriger l’équipe première belge, il ne ferme évidemment aucune porte à double tour. Mais il ne passe pas non plus ses soirées à mesurer le bureau de Peter Weinberg.
Quelqu’un occupe la fonction aujourd’hui. Et la fait très bien.
Fin du sujet.
Pour Filip Lacus, il reste largement assez de boulot ailleurs.
À commencer par cette finale de la Coupe des nations pour les jeunes à Peelbergen du 9 au 13 septembre.

