Ros Canter en légende, Lara de Liedekerke à cœur ouvert sur son Badminton

Publié par Sébastien Boulanger le 13/05/2026

Il y a les victoires. Et puis il y a celles qui changent l’histoire du sport. À Badminton, temple absolu du cinq étoiles, Ros Canter et l’inusable Lordships Graffalo ont frappé un grand coup : une troisième victoire ensemble dans le mythique CCI5*-L britannique. Jamais, en 77 ans d’histoire, un couple n’avait réussi pareil exploit. Sous pression ? À peine. Dans le dernier jumping, “Walter” a déroulé un sans-faute glacial, comme s’il trottait dans le jardin familial du Lincolnshire.

(Le Duc et la Duchesse de Beaufort et Bridgett Mcintosh présentant le trophée MARS Badminton Horse Trials à Rosalinde Canter. ©MARS Badminton Horse Trials)

Walter, le cheval qui ne tremble jamais

Badminton adore les drames. Les barres qui tombent. Les leaders qui explosent au pire moment. Les rêves qui se fissurent dans l’ultime ligne du jumping. Cette année encore, tout semblait réuni pour un final sous haute tension.

Mais Ros Canter avait de la marge. Une vraie. Dix points d’avance avant d’entrer en piste. Une avance presque insolente à ce niveau-là. Encore fallait-il ne pas craquer.

(©MARS Badminton Horse Trials)

Résultat : seulement 2 points de temps dépassé. Zéro barre. Zéro panique. Lordships Graffalo, 14 ans, les oreilles pointées vers l’avant du début à la fin, a sauté avec cette sérénité des chevaux qui savent exactement où ils sont et pourquoi ils y sont.

Badminton venait d’assister à un moment historique.

Trois Badminton. Deux Burghley. Une machine à gagner.

Le plus fou ? Cette victoire ressemble presque à une formalité dans la trajectoire du couple britannique.

Après un premier succès ici en 2023, puis un nouveau triomphe en 2025, Ros et “Walter” coiffent donc une troisième couronne à Badminton. À cela s’ajoutent deux victoires à Burghley (2024 et 2025), un double titre européen en 2023 et l’or olympique par équipes en 2024.

Le cheval n’est plus seulement une star du complet. Il devient une référence historique.

Dans l’histoire du concours, seuls quelques chevaux avaient réussi à gagner Badminton à deux reprises : Kilbarry, High and Mighty, Great Ovation, Sir Wattie ou encore Supreme Rock. Mais aucun n’avait atteint la barre des trois.

Lordships Graffalo vient d’ouvrir sa propre catégorie.

Tim Price en embuscade, Harry Meade puni

Derrière l’intouchable duo britannique, Tim Price a signé l’une des meilleures performances de sa carrière à Badminton. Son sans-faute avec Falco lui permet de grimper à la deuxième place finale, son meilleur résultat dans l’épreuve depuis 2017.

(©MARS Badminton Horse Trials)

Le Néo-Zélandais a parfaitement résumé son cheval :

« Falco est un fantastique petit cheval, tout en tête et en cœur. »

Longtemps dauphin provisoire après le cross, Harry Meade a lui laissé filer le podium idéal avec une faute au jumping sur Annaghmore Valoner. Une petite barre, énorme conséquence : troisième place finale.

(©MARS Badminton Horse Trials)

Derrière, le Britannique Tom Jackson a impressionné avec le jeune United 36, quatrième pour son meilleur résultat à Badminton, tandis que Katie Magee et Tayla Mason complètent un top 6 très international.

Lara de Liedekerke, l’ascenseur émotionnel de Badminton

Pendant deux jours, Lara de Liedekerke a sérieusement cru tenir l’un des plus grands résultats de sa carrière. Troisième après un dressage remarquable, encore huitième après un cross solide, la Belge a finalement vu son week-end exploser au jumping avec trois fautes qui la repoussent à la 19e place finale.

Un classement brutal. Mais qui raconte mal tout ce qu’elle a vécu à Badminton.

Car avant même le sport, il y avait déjà le retour sur ce terrain mythique. Et l’émotion qui va avec.

« Quand je suis arrivée là-bas, j’ai eu un peu ce moment… J’ai envoyé un message à ma mère à moitié en train de pleurer en me disant que jamais j’aurais cru revenir ici avec tout ce qui s’était passé. Et qu’en fait, j’ai tellement de chance de faire ce que j’aime tous les jours. »

Le ton est donné. Badminton ne se résume jamais à des pénalités ou à des barres. Encore moins pour une cavalière revenue avec une préparation loin d’être idéale. (Retrouvez notre article « Badminton, acte IV : Lara de Liedekerke avance sans trembler (ou presque) » )

Pourtant, dès le dressage, tout semblait s’aligner.

« C’était un peu comme je m’y attendais, même si la descente ou le retour à la réalité a été un peu plus dur que prévu parce qu’on a fait un super dressage. »

Lara décrit une reprise techniquement aboutie, davantage construite sur le travail et la confiance que sur le spectaculaire.

« Ce n’est pas une très grande « mover ». Elle ne bouge pas pour faire des neuf et des dix. Mais tout est acquis. Tout est abouti. Le plus important, c’était de l’avoir relaxée, qu’elle se sente bien sur place et qu’elle puisse montrer le meilleur travail possible. »

Puis cette phrase qui résume parfaitement ce que recherchent les cavaliers de complet au plus haut niveau :

« Quand tu arrives à dérouler au moment T avec ton cheval vraiment en osmose avec toi-même… c’est chouette. »

(Lara de Liedekerke-Meier & Hooney d’Arville. ©MARS Badminton Horse Trials)

Sur le cross, l’histoire devient plus complexe. Le terrain, extrêmement rapide, l’oblige à gérer en permanence le curseur entre performance et préservation.

« Le terrain était comme un terrain de jumping tout du long. J’avais quand même quelques doutes quant à sa résistance à l’effort parce qu’on n’avait pas eu la préparation que je voulais. »

Et pourtant, malgré ces doutes, la jument répond présent.

« Elle a vraiment bien couru. Ce n’est pas la jument la plus rapide non plus, donc je trouve qu’on a fait une belle perf’ et qu’on a fait ce qu’il fallait. »

À ce moment-là, Lara est encore dans le match. Encore dans le top 10. Encore en position de rêver.

Puis arrive le jumping. Et l’incompréhension.

« Honnêtement, le jumping, j’étais plutôt confiante. J’en ai fait des centaines, des milliers. Je me suis dit : elle peut faire zéro, elle peut faire quatre, mais je ne pense pas qu’elle fera plus. »

Au paddock, tout semblait pourtant parfaitement en place.

« Elle a sauté magnifique au paddock et je trouvais que le parcours lui correspondait à merveille. »

Mais une fois en piste, tout déraille.

Trois fautes. Trois passages dans les combinaisons. Et une chute jusqu’à la 19e place finale.

Avec le recul, Lara tente d’expliquer ce qui s’est probablement joué physiquement :

« Je pense qu’il manquait quand même un peu de souplesse dans son corps. Et ça, on a payé notre préparation. Les sauts isolés, elle les a très bien sautés. »

Puis vient l’analyse froide, lucide, presque dure envers elle-même.

« Si on est 100 % honnête avec nous-mêmes, ça aurait peut-être été utopique de se dire qu’on pouvait arriver ici avec une préparation aussi courte et tout gagner. »

La frustration, elle, reste immense.

« Je suis frustrée parce que je n’ai pas envie juste de participer. J’ai envie de faire un résultat. J’étais à même de faire une super perf’ et on ne l’a pas fait. »

Mais dans la même respiration, on comprend aussi pourquoi Lara continue de revenir chercher ce genre d’échéances.

« C’est le sport qui me fait vibrer. Celui qui me fait me réveiller le matin, essayer de comprendre mes chevaux, comprendre le sport, avancer, progresser. »

Et au milieu de cette claque sportive, la Belge a aussi assisté à quelque chose qui l’a profondément marquée : le troisième triomphe historique de Ros Canter.

Là encore, son regard dépasse le simple résultat.

« Ce qui est fascinant avec Ros Canter, c’est qu’elle est super humble, super accessible, les pieds sur terre. »

Puis vient une description presque poétique du couple formé avec Lordships Graffalo :

« Ce n’est pas un cheval où tu te dis qu’il galope comme un pur-sang ou qu’il saute comme un pur sauteur. Mais c’est le cheval de complet par excellence. Poli. À l’écoute. Qui se promène sur un cinq étoiles comme dans une étoile. Avec une facilité incroyable. Et ce n’est pas fini. » ajoute t’elle.

(« Ros » Canter lors de son cross de Badminton 2025. ©MARS Badminton Horse Trials)

Impossible aussi de ne pas évoquer ce qui impressionne énormément le paddock au-delà des résultats : la capacité de Ros Canter à jongler entre sa carrière au sommet mondial et sa vie de mère de famille. Maman de deux petites filles, dont la dernière née en janvier, la Britannique continue pourtant d’empiler les cinq étoiles comme si de rien n’était. Un équilibre qui fascine particulièrement Lara de Liedekerke :

« Le fait qu’elle soit mère aussi… qu’elle soit là à trimballer son gosse, à moitié en allaitant, et à montrer que si tu es bien organisée, bien structurée, tu peux avoir toutes ces casquettes et y arriver… Alors que d’autres se plaingnent pour un rien. Je trouve ça incroyable. Je lui ai dit que sa fille avait déjà gagné 3 concours cinq étoiles puisqu’elle était enceinte lors l’année passée lors de ses grandes victoires » plaisante la Namuroise.

Dans un sport où la charge physique, mentale et logistique est immense, Ros Canter donne presque l’impression de rendre l’impossible banal. Une championne totale, sans jamais jouer le rôle de la superstar inaccessible.

Enfin, Lara résume ce que beaucoup ont probablement ressenti à Badminton ce week-end :

« Cette symbiose, cette harmonie… l’image qu’elle donne de notre sport est incroyable. Et surtout, ils accomplissent tout ça avec une aisance déconcertante. »

« Walter doit être considéré comme le meilleur du monde »

Au moment de descendre de cheval, Ros Canter semblait presque submergée par ce qu’elle venait d’accomplir.

« C’est difficile de mettre des mots sur ce que je ressens actuellement. Quand tout cela va retomber, ce sera incroyable. »

Puis cette phrase, presque comme une revendication légitime :

« J’espère que ce résultat fera de Walter le meilleur cheval du monde. »

Difficile de lui donner tort.

(©MARS Badminton Horse Trials)

À 40 ans, la Britannique continue de bâtir un palmarès monumental. Passée par la valorisation de jeunes chevaux avant d’intégrer l’équipe britannique en 2017, elle s’est imposée comme l’une des cavalières les plus froides sous pression du circuit mondial.

Et dans un sport où survivre à Badminton relève déjà de l’exploit, la domination technique du duo impressionne jusque chez ses rivaux.

Harry Meade l’a parfaitement résumé :

« Amener un cheval au départ est déjà extrêmement difficile. Le faire performer de cette manière est quelque chose que tous les hommes de cheval reconnaîtront. Son sang-froid et sa qualité technique laisseront une trace durable. »

Pas juste un compliment. Un constat.

Badminton a trouvé sa nouvelle dynastie

Pendant des décennies, les records de Lucinda Green, Mark Todd ou Pippa Funnell semblaient intouchables.

Désormais, Ros Canter fait plus que s’inviter à leur table. Elle organise carrément le banquet

Et avec un Lordships Graffalo qui saute encore comme un métronome de luxe à 14 ans, la question n’est peut-être plus de savoir si ce duo est déjà légendaire. Mais plutôt où s’arrêtera la légende.

(So Horse avec Badminton Horse Trial)

Retrouvez les résultats complets du CSI 5*-L de Badminton ici