Six mois. C’est à peine le temps de changer la moquette d’une fédération en crise. Pourtant, depuis son arrivée à la tête de l’équipe espagnole de jumping, François Mathy Jr a déjà remis un peu d’ordre dans une maison qui tanguait encore depuis les Jeux de Paris. Le week-end dernier, le Belge a même décroché sa première ligne forte au stabilo : une victoire dans la Coupe des Nations 3* de Lisbonne. Plus qu’un trophée, presque un symbole. Celui d’un groupe de cavaliers qui recommence à avancer dans le même sens.
Lisbonne, premier trophée et premier vrai signal
Une Coupe des Nations ne change pas un programme sportif à elle seule. Mais elle dit souvent beaucoup de l’état d’un groupe. Et du côté espagnol, le succès décroché à Lisbonne ressemble moins à un coup d’éclat qu’à un premier bilan positif.

Avec une équipe composée de Pilar Lucrecia Cordon, du jeune Pello Elorduy Ibarzabal, de Kevin Gonzalez de Zarate Fernandez et de Jesus Garmendia Echevarria, l’Espagne est allée chercher une victoire qui valide déjà une partie du travail lancé par Mathy.
« Je suis super content du résultat de la semaine passée », souffle le Belge. Avant d’insister sur ce qui semble être devenu sa priorité numéro un : l’atmosphère. « C’est un peu le fruit d’une bonne ambiance dans l’équipe et de tous les cavaliers qui se sont investis. »
Pour quelques semaines, le Liégeois navigue dans un calendrier infernal : Lier, Lisbonne, Saint-Gall, Deauville, Sopot… Quatre Coupes des Nations en 3 semaines, des invitations à gérer, des chevaux à préserver, et surtout une route déjà tournée vers Aix-la-Chapelle et les Mondiaux.
Le genre de puzzle où un chef d’équipe passe plus de temps au téléphone qu’à dormir.

Réparer l’après-Paris
Quand Mathy débarque avec Espagne, le chantier est plus mental que technique. Après Paris, plusieurs cavaliers se sont éloignés de la fédération. Certains ne voulaient même plus entendre parler de l’équipe nationale, ou voulaient même changer de nationalité.
« Quand je suis arrivé, il y avait une certaine tension. Certains cavaliers étaient en désaccord avec la Fédération et ne voulaient plus monter en équipe », raconte-t-il.
Sa méthode ? Pas de révolution. Pas de grands discours. Juste du dialogue. Beaucoup de dialogue.

Avant même sa prise de fonction officielle, le Belge a rencontré les cavaliers un par un. Non pas pour régler des comptes vieux de plusieurs saisons, mais pour remettre tout le monde autour du même projet.
« Mon idée, c’était de dire : “On passe à autre chose. On arrête de regarder derrière et on regarde devant.” »
Le message semble être passé. Aujourd’hui, quasiment tous les cadres ont réintégré le collectif espagnol. Et Mathy ne désespère pas de ramener les dernières brebis égarées au bercail. Et dans un sport où les ego voyagent parfois en business class, ce n’est pas un détail.
Le Belge qui rassemble les Espagnols
Paradoxalement, le fait d’être étranger (mais parfait bilingue) lui a peut-être donné un avantage.
« Le fait que j’étais complètement en dehors des groupes ou des clans a aidé », reconnaît-il. « Et puis je connaissais déjà beaucoup de cavaliers avec qui j’ai monté. »
Le parallèle avec la Belgique n’est d’ailleurs pas innocent. Mathy cite lui-même l’exemple du système belge, où un chef d’équipe allemand peut parfois apporter plus d’objectivité et moins de politique interne.
Résultat : les Espagnols semblent avoir retrouvé un mot qu’on n’associe pas toujours spontanément aux Coupes des Nations modernes: le collectif.

Dîners d’équipe. Discussions au paddock. Travail commun. Rien de révolutionnaire sur le papier, mais suffisamment rare pour être souligné.
Et il y a déjà une promesse tenue : « J’avais dit qu’à la première Coupe des Nations gagnée, c’est moi qui invitais le lendemain. Bon… c’est déjà concrétisé. »
Les restaurateurs lisboètes remercient l’Espagne.
Ouvrir les portes aux jeunes
L’autre gros chantier de Mathy, c’est le renouvellement.
L’ancien cavalier belge veut élargir la base espagnole, offrir des opportunités à des profils moins installés et préparer l’avenir plutôt que uniquement recycler éternellement les mêmes noms.

Le succès de Lisbonne raconte aussi ça : autour de cavaliers plus expérimentés comme Pilar Cordon ou Jesus Garmendia, Mathy a commencé à injecter des profils plus jeunes ou moins installés au plus haut niveau international.
« J’essaie de donner des chances aux jeunes », explique-t-il. « Cette année, je veux vraiment ouvrir les opportunités. »
Le circuit EEF, avec son obligation d’intégrer un U25, sert parfaitement cette stratégie. Et certaines surprises commencent déjà à émerger. Mathy cite notamment Imma Roquet Autonell, performante récemment à Hambourg, ou plusieurs cavaliers aperçus à Rome et Madrid.

Le potentiel existe. Mais le patron des troupes espagnoles garde les pieds sur terre.
Parce qu’Aix-la-Chapelle n’est pas un concours comme les autres.
Le mur d’Aix-la-Chapelle
Chez les chefs d’équipe, il y a les sélectionneurs rêveurs et ceux qui regardent les obstacles avant les statistiques. Mathy appartient clairement à la deuxième catégorie.
« Le premier facteur, c’est : quel cheval peut aller sauter Aix-la-Chapelle ? »
Le discours tranche avec certaines communications fédérales aseptisées. Lui refuse d’envoyer des chevaux “au casse-pipe”. Même avec des résultats flatteurs sur le papier.
« Sans que ce soit une mauvaise expérience ou quelque chose de destructif », précise-t-il.
Comprendre : faire quatre doubles sans-faute en Coupe des Nations ne suffit pas forcément à survivre aux monstres verts d’Aix-la-Chapelle.
Le Belge prépare donc sa sélection avec pragmatisme. Une longue liste de douze couples début juillet. Puis le grand tri fin juillet, après Saint-Gall, Falsterbo, Hickstead et Dinard.
L’Espagne n’a pas les places proposées à la Belgique ou l’Allemagne. Alors chaque invitation compte. Chaque parcours aussi.
Six mois plus tard, une équipe qui respire à nouveau
Évidemment, tout n’est pas réglé. L’Espagne reste outsider sur les grandes échéances. Et personne ne transformera un collectif fragilisé en machine de guerre en un semestre.

Mais le premier bilan de François Mathy Jr raconte déjà quelque chose : une équipe reconnectée, des cavaliers revenus dans le projet, une ambiance redevenue saine et une première victoire collective dans la poche.
Parfois, avant de gagner des médailles, il faut simplement recommencer à avoir envie de porter la même veste. Et visiblement, l’Espagne en est là.