Edith de Reys, quarante ans entre cavaliers et journalistes

Publié par Sébastien Boulanger le 10/08/2026

Depuis quarante ans, Edith de Reys vit les plus grands concours de la planète depuis un endroit que le public ne voit jamais vraiment : la salle de presse. Malines, Anvers, Bruxelles, Jeux olympiques, Jeux mondiaux, finales de Coupe du monde, Herning et, surtout, Aix-la-Chapelle. Elle a vu défiler les champions, les photographes, les journalistes, les crises, les cafés partagés et même un ouragan. À la veille des Championnats du monde FEI 2026 d’Aix-la-Chapelle, portrait d’une femme dont le métier consiste essentiellement à faire en sorte que tout le monde puisse faire le sien.

À Aix-la-Chapelle, il y a ceux qui arrivent tôt.

Et puis il y a ceux qui arrivent encore plus tôt, comme Edith de Reys.

Quand les tribunes sont encore silencieuses, que les premiers ordinateurs commencent à sortir des sacs et que le café n’a pas encore eu le temps de refroidir, Edith est déjà là.

Ce n’est pas une manie. C’est une philosophie.

« Je trouve que quand tu es le « chef », il faut être le premier. Tu dois ouvrir. »

Voilà.

On pourrait presque arrêter le portrait ici.

Parce qu’en quelques mots, il y a déjà beaucoup d’Edith de Reys : être là avant les autres, savoir qui fait quoi, vérifier que tout fonctionne et, si nécessaire, trouver une voiture à quatre heures du matin parce qu’un journaliste doit rejoindre l’aéroport.

Le genre de métier où, quand tout va bien, personne ne parle de vous.

Et où, quand quelque chose ne va pas, tout le monde connaît soudain votre prénom.

Edith de Reys achen 2026

Tout a commencé à Malines

Avant les Championnats du monde, les Jeux olympiques et les salles de presse internationales, il y avait un journal régional.

La Gazet van Mechelen.

Edith y écrivait en freelance. Pas encore de grands championnats, pas de stars mondiales ni de conférences de presse retransmises aux quatre coins de la planète. Elle allait voir les concours régionaux autour de Malines et racontait ce qu’elle voyait.

« C’était un peu mon hobby d’aller voir les concours et d’écrire sur les petits concours régionaux. »

Il faut dire que les chevaux, elle les connait. Edith est aussi l’épouse de Paul Mais. Tous deux sont à la tête de l’élevage Van de Helle…

Puis elle rencontre Eric Wauters.

L’histoire commence presque comme toutes les longues carrières : par quelqu’un qui remarque que vous êtes toujours là.

Wauters organise alors le Green Grassland. Après une édition copieusement arrosée par la pluie à Putte, il décide que les concours dehors, merci bien. Il trouve un hall et propose à Edith de s’occuper de la presse régionale.

Elle accepte.

Puis Malines trouve le Nekkerhal.

Le concours grandit.

Edith aussi.

« Ils ont commencé un petit international avec quatre cavaliers invités, des copains d’Eric. Et moi, je me suis occupée de la presse. »

Le petit international deviendra ce que l’on sait.

Et celle qui racontait les concours régionaux se retrouve progressivement de l’autre côté de la barrière : non plus seulement écrire l’histoire, mais organiser les conditions pour que les autres puissent l’écrire.

Edith de Reys achen 2026

Un concours en appelle un autre

Dans ce milieu-là, le meilleur CV reste encore de bien travailler sous les yeux des gens.

À Malines, des organisateurs du Jumping d’Anvers voient Edith à l’œuvre.

« Vous ne voulez pas faire Anvers aussi ? »

Alors elle fait Anvers.

À Anvers, d’autres la voient travailler.

« Vous ne voulez pas faire Bruxelles ? »

Alors elle fait Bruxelles.

À force, le téléphone commence à sonner de plus loin.

Max Ammann, alors grande figure de la presse équestre internationale et père de la Coupe du monde de saut d’obstacles, la repère à son tour. Edith raconte qu’il lui propose de venir travailler avec lui sur les grands championnats.

Destination : Stockholm.

  1. Les premiers Jeux équestres mondiaux.

Le billet d’entrée dans une autre dimension.

« Avec Denise van der Net, on est allées là et on a travaillé pour les organisateurs. »

Et après Stockholm ?

À peu près tout.

Championnats d’Europe. Championnats du monde. Finales de Coupe du monde. Jeux olympiques. Jeux équestres mondiaux.

« Je devrais compter une fois », lâche-t-elle lorsqu’on lui demande combien.

À ce stade, mieux vaut probablement prévoir une calculatrice.

C’est plus facile de mentionner qu’elle a travaillé sur tous les Jeux équestres mondiaux depuis Stockholm.

Et puis il y a Aix. Toujours Aix.

Aix, la maison d’à côté

Demandez-lui quel concours occupe une place particulière et la réponse ne réclame pas quinze minutes de réflexion.

« Aix, c’est quand même spécial. »

Elle y travaille depuis une trentaine d’années.

Trente ans que les guides médias officiels du CHIO la mentionnent déjà comme responsable du Main Press Centre et des conférences de presse, preuve que la relation n’est pas exactement celle d’une saison estivale. 

Pourquoi Aix ?

Pas seulement pour le stade.

Pas seulement pour les tribunes pleines, les Nations Cup et les chevaux qui semblent eux-mêmes savoir qu’ils évoluent dans un endroit un peu différent.

Edith aime surtout la manière dont on y considère ceux qui racontent le concours.

« Je trouve qu’à Aix, on soigne très bien les journalistes et les photographes. »

Elle parle des infrastructures, du repas partagé avec les cavaliers, des conditions de travail.

Et glisse une phrase qui en dit long sur sa conception du métier :

« Ce n’est pas un concours VIP où les VIP sont bien traités et où le reste n’existe pas. »

Dans le monde du sport premium, où il arrive que l’on puisse mesurer l’importance d’un individu à la couleur de son bracelet, Edith a choisi son camp depuis longtemps.

Le gars avec son ordinateur et trois deadlines a aussi le droit de manger.

Révolutionnaire.

Edith de Reys achen 2026

Le café comme outil de travail

Son vrai métier, pourtant, ne se trouve pas dans un organigramme.

Edith fait le lien.

Entre un cavalier qui vient de rater son parcours et un journaliste qui aimerait tout de même lui poser trois questions.

Entre un photographe qui doit se placer quelque part et un organisateur qui préférerait qu’il soit ailleurs.

Entre l’urgence des uns et la mauvaise humeur des autres.

Et parfois, il suffit d’un café.

« Moi, je trouve qu’il faut se respecter l’un et l’autre. »

Sa règle est simple.

Les journalistes doivent comprendre qu’un cavalier n’a pas forcément envie de parler trente secondes après une catastrophe sportive.

Mais les cavaliers doivent aussi comprendre qu’être sportif professionnel implique quelques obligations.

« Si tu participes à un concours, ça veut dire que tu es quand même aussi disponible pour la presse. Sinon, il faut rester monter à la maison et t’amuser. »

C’est Edith. Pas particulièrement brutal. Pas vraiment négociable non plus.

« Ça fait partie du boulot. »

Philipp Weishaupt
(Philipp Weishaupt en peine pause café.)

Et elle tient beaucoup à cette proximité particulière aux sports équestres.

Dans une salle de presse d’Aix, un champion peut pousser la porte, prendre un café, s’asseoir cinq minutes et commencer à parler.

Pas nécessairement pour donner une interview officielle.

Juste parler.

« Je trouve que c’est important. »

Parce qu’à partir de là naissent parfois les meilleures histoires.

Celles que personne n’obtient avec un communiqué de presse de quatre paragraphes approuvé par six personnes.

Ici, les champions peuvent encore pousser la porte

Edith a travaillé un temps dans le tennis et le golf.

Et elle a constaté la différence.

Dans le tennis professionnel, explique-t-elle, obtenir un joueur passe par toute une organisation. Demande, intermédiaire, validation, créneau.

Dans l’équitation, le numéro un mondial peut parfois se retrouver assis à deux tables de vous.

« Les journalistes ne se rendent pas toujours compte de la chance qu’ils ont. »

À Aix, le Riders Club accentue encore cette proximité. Cavaliers et médias se croisent toute la journée.

« Toute la journée, ils ont la possibilité de parler aux cavaliers. Et ça, c’est quand même unique pour notre sport. »

Elle compare au football.

Inutile de développer.

Essayez simplement d’entrer boire spontanément un café avec un titulaire du Real Madrid après le match.

Dans l’équitation, certaines portes n’ont pas encore été entièrement fermées.

Edith tient à ce qu’elles restent entrouvertes.

Edith de Reys achen 2026

Quarante ans et quelques situations légèrement compliquées

Évidemment, quarante ans de concours internationaux finissent par produire quelques histoires.

À commencer par cette finale de Coupe du monde aux États-Unis où les navettes vers l’aéroport cessent de fonctionner.

Problème. Les journalistes doivent rentrer.

Solution Edith de Reys : louer une voiture.

« J’ai conduit des gens, je crois, de quatre heures du matin jusqu’au moment où moi je suis partie. »

Responsable de salle de presse. Chauffeur. Standard téléphonique. Service après-vente.

La fiche de poste est relativement souple.

Puis il y a Tryon 2018.

Là, même Edith ne pouvait rien organiser contre la météo.

L’ouragan Florence menaçait la Caroline du Nord et le programme des Jeux équestres mondiaux avait dû être adapté. Edith se souvient notamment de journées passées bloquées à l’hôtel.

« Pendant deux jours, on a dû rester dans l’hôtel. C’était quand même très spécial. »

On imagine aisément la scène.

Des dizaines de journalistes habitués à se plaindre d’une connexion Wi-Fi légèrement lente, enfermés ensemble pendant deux jours.

L’ouragan n’était peut-être pas le principal danger.

Puis les réseaux sociaux sont arrivés

En quarante ans, Edith a vu changer les chevaux, les formats, les médias et surtout la manière dont une image peut désormais quitter un paddock.

Avant, une scène pouvait être vue par cinquante personnes.

Aujourd’hui, cinq secondes filmées au téléphone peuvent faire le tour du monde avant que le cavalier ait dessellé.

Edith n’est pas naïve.

« Il faut être vraiment conscient que tu es visible. »

Et surtout respecter le cheval. Toujours.

Mais elle met également en garde contre les images privées de leur contexte.

Un cheval peut présenter un comportement dangereux. Un cavalier peut être obligé d’intervenir pour protéger les personnes ou les chevaux autour de lui. Filmée à partir de la seconde suivante, l’action peut raconter une tout autre histoire.

« Les gens filment parfois des secondes qui vont sortir du contexte. »

Ce qui ne constitue évidemment pas un blanc-seing.

Plutôt un rappel assez journalistique : une image montre quelque chose.

Elle ne raconte pas toujours tout.

Edith de Reys

Journalistes contre influenceurs ?

La salle de presse a également changé de population.

Aux journalistes, photographes et télévisions se sont ajoutés les créateurs de contenus et influenceurs.

Edith n’y est pas hostile par principe.

Quand ils connaissent les chevaux et travaillent sérieusement, aucun problème.

Mais elle voit aussi la limite d’un système gouverné par l’audience et la recherche de réactions.

« Ils gagnent leur argent avec ça. Donc ils doivent avoir les gens. Et ils se mettent eux en avant. Pas les chevaux, pas le sport. »

Son inquiétude concerne surtout la sélection des images et des faits pour servir un discours déjà décidé.

En quarante ans, la responsable de presse a ainsi vu le métier passer du journal imprimé du lendemain matin à la vidéo verticale publiée avant même la remise des prix.

Pas exactement le même tempo.

Pas exactement les mêmes règles non plus.

Trouver la bonne personne au bon endroit

Il y a pourtant une chose qu’Edith semble aimer presque autant que les concours : fabriquer une équipe.

À Aix, six ou sept personnes travaillent autour d’elle lors d’un événement classique.

Pour les Championnats du monde 2026, elle encadre une équipe nettement plus importante.

Son fonctionnement n’a rien d’un manuel de management acheté dans un aéroport.

Elle observe.

Elle écoute.

Puis elle essaie de comprendre ce que chacun sait bien faire.

Elle raconte notamment l’histoire d’une jeune volontaire à Herning qu’elle ne savait pas vraiment où positionner au début. La jeune femme lui explique qu’elle travaille au petit-déjeuner d’un hôtel.

Très bien.

Elle prend la responsabilité du petit catering du centre de presse.

Résultat ?

« Elle a fait ça super bien. »

Et gare à celui qui tentait de ranger un sandwich à sa place.

Derrière l’anecdote se cache toute sa philosophie.

Donner une responsabilité.

Expliquer pourquoi.

Et surtout ne pas considérer un volontaire comme une paire de bras interchangeable.

« Ce n’est pas parce que c’est une volontaire qu’il faut lui dire : toi, tu vas seulement mettre les boissons dans le frigo. »

Pendant quinze jours, gratuitement, accessoirement.

Alors Edith explique tout à tout le monde.

« Comme ça, si moi je suis aux toilettes et qu’un journaliste arrive, ils ne doivent pas dire : “On ne sait pas répondre.” »

Le grand management international résumé par une pause pipi.

Difficile de faire plus concret.

Edith de Reys achen 2026

Stockholm – Aix, aller simple

Et nous voilà en 2026.

Trente-six ans après Stockholm, les Championnats du monde FEI reviennent à Aix-la-Chapelle du 11 au 23 août pour le saut d’obstacles, le dressage, le para-dressage, le concours complet, l’attelage et la voltige.

Pour Edith, le rendez-vous a évidemment quelque chose de particulier.

Un championnat du monde supplémentaire dans une carrière qui commence à ressembler à une collection complète.

De la pression ?

« Non, pas tellement. Parce que c’est à Aix et on l’a déjà fait. »

Phrase formidable.

Des centaines de chevaux. Des dizaines de nations. Deux semaines de compétition.

Des journalistes venus du monde entier.

« On l’a déjà fait. »

Circulez.

La dame sait où sont les clés.

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